Crise et reprise de la lutte de classe
2005-11-01
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Article paru en Italien dans Prometeo n°6, VIÚme série, décembre 2002
La crise que vit Ă lâĂ©chelle internationale le systĂšme capitaliste est peut-ĂȘtre la plus profonde et la plus grave qui ait Ă©tĂ© depuis celle des annĂ©es trente du siĂšcle dernier. De plus, elle se dĂ©veloppe aprĂšs une longue sĂ©rie de crises locales qui ont mis Ă genoux des pays comme la Russie, les fameux Tigres Asiatiques, le Japon et le BrĂ©sil, pour ne rien dire de lâArgentine et de tout le reste du continent Sud AmĂ©ricain. Tout ceci, dans le cadre dâattaques contre les salaires et les conditions de vie du prolĂ©tariat qui se sont succĂ©dĂ©es Ă un rythme frĂ©nĂ©tique y compris dans les pays dĂ©veloppĂ©s au sens capitaliste du terme. Le marchĂ© du travail de type fordiste, basĂ© sur lâĂ©change: paix sociale contre travail et salaire assurĂ©, a Ă©tĂ© radicalement remis en cause par lâintroduction de contrats de travail dans lesquels la seule chose assurĂ©e est le droit du capitaliste Ă disposer de la force de travail Ă son grĂšs en relation avec les besoins du cycle Ă©conomique. Dans certains secteurs, les rapports de travail se situent rĂ©ellement aux frontiĂšres dâun vĂ©ritable esclavage. Il en est ainsi, par exemple, pour tous les contrats qui concernent les immigrĂ©s pour lesquels, en Italie et dans une grande partie de lâEurope, comme cela sâest dĂ©jĂ produit aux USA, une situation juridique particuliĂšre a Ă©tĂ© assignĂ©e, qui par certains cĂŽtĂ©s, correspond Ă une subordination au âpropriĂ©taireâ de type totalement esclavagiste. Et les choses ne sont pas fondamentalement diffĂ©rentes pour une grande part des travailleurs des mĂ©tropoles capitalistes.
Dans une enquĂȘte sur le terrain rĂ©cemment effectuĂ©e par la journaliste amĂ©ricaine Barbara Ehrenreich [1], nous apprenons par exemple que pratiquement 30% de la population active des Etats-Unis gagne moins de huit dollars lâheure quand, selon les donnĂ©es de la National Coalition for the Homeless, en 1998 dĂ©jĂ , âpour pouvoir rĂ©sider dans un studio et y payer ses charges, un travailleur devait gagner 8,89 $ lâheure (en moyenne nationale) â [2].
En rĂ©alitĂ©, dans les derniĂšres annĂ©es, malgrĂ© la hausse vertigineuse de la productivitĂ©, les conditions de travail et de vie du prolĂ©tariat en gĂ©nĂ©ral et des classes sociales proches se sont Ă©normĂ©ment dĂ©tĂ©riorĂ©es. La mondialisation tant exaltĂ©e et les politiques nĂ©o-libĂ©rales adoptĂ©es Ă sa suite auraient dĂ», selon les attentes des Ă©conomistes bourgeois, assurer le dĂ©veloppement, le bien-ĂȘtre, et la libertĂ© sur toute la planĂšte. Elles ont, comme câĂ©tait facilement prĂ©visible, misĂ©rablement fait faillite. Et on voit lâun des dĂ©fenseurs les plus acharnĂ©s de ces politiques, le prix Nobel dâĂ©conomie 2001, ex-conseiller du prĂ©sident des USA Bill Clinton et membre de la Banque Mondiale, Joseph E. Stiglitz, obligĂ© dâadmettre les dĂ©sastres qui en dĂ©rivent et que ce sont les couches les plus aisĂ©es qui en ont profitĂ©. Il Ă©crit dans son dernier ouvrage: âmĂȘme quand les rĂ©sultats [de la mondialisation et des politiques dâajustement structurel imposĂ©es par le FMI, ndr] nâont pas Ă©tĂ© aussi dĂ©sastreux, quand ils ont favorisĂ© une croissance temporaire, souvent ce sont les couches les plus aisĂ©es qui ont Ă©tĂ© avantagĂ©es, tandis que les pauvres sont devenus encore plus pauvresâ [3]. Pour Stiglitz, naturellement, la cause du dĂ©sastre nâest pas Ă rechercher dans les contradictions structurelles du systĂšme capitaliste dont la mondialisation nâest quâune consĂ©quence, mais dans la maniĂšre erronĂ©e dont cette derniĂšre est menĂ©e. Il Ă©crit ainsi dans la prĂ©face au livre mentionnĂ© âje considĂšre que la mondialisation, câest Ă dire lâĂ©limination des barriĂšres Ă la libertĂ© du commerce et la plus grande intĂ©gration des Ă©conomies nationales, peut ĂȘtre une force positive qui a toutes les capacitĂ©s pour enrichir tout le monde, en particulier les pauvres. Mais pour ce faire, il est nĂ©cessaire de repenser avec attention la façon dont elle a Ă©tĂ© gĂ©rĂ©eâ [4].
Le fait que, face Ă lâappauvrissement brutal de vastes zones de la planĂšte et que face Ă une crise dont on prĂ©voit le dĂ©passement toujours pour plus tard, un des Ă©conomistes bourgeois des plus important nâait rien de mieux Ă proposer que de repenser les politiques considĂ©rĂ©es comme responsables du dĂ©sastre dans un sens plus graduel, ceci constitue peut-ĂȘtre la preuve la plus convaincante que, sur le terrain des politiques Ă©conomiques, la bourgeoisie nâa plus rien Ă opposer Ă cette crise.
A la lumiĂšre des prĂ©cĂ©dents historiques, il nâest pas hasardeux de prĂ©voir des phĂ©nomĂšnes de gĂ©nĂ©ralisation de la misĂšre allant jusquâĂ affamer un nombre croissant dâindividus et lâintensification des poussĂ©es vers la militarisation des conflits Ă©conomiques et lâaugmentation des guerres [5].
En vĂ©ritĂ©, une alternative existe. Ce nâest pas celle dâun capitalisme rĂ©formĂ©, Ă visage humain ni le clichĂ© nĂ©buleux dâun autre monde possible cher aux anti-mondialistes. Mais câest le dĂ©passement rĂ©volutionnaire des rapports de production actuels et la construction dâune sociĂ©tĂ© socialiste, câest Ă dire dâune Ă©conomie nouvelle qui, laissant de cĂŽtĂ© le profit et lâargent, puisse se donner le but de renverser tous les paramĂštres qui rĂšglent actuellement lâactivitĂ© productive pour en faire un instrument de satisfaction des besoins rĂ©els de lâhumanitĂ© au lieu de son exploitation et soumission Ă une petite minoritĂ©. Jamais peut-ĂȘtre comme aujourdâhui le socialisme nâa Ă©tĂ© une nĂ©cessitĂ©. Ce nâest pas seulement la possibilitĂ© dâun dĂ©sastre Ă©conomique qui en indique lâactualitĂ©, mais lâambiance sociale dans son entier qui en rĂ©clame la rĂ©alisation urgente. Il suffit de penser, par exemple, aux dommages trĂšs graves causĂ©s Ă lâenvironnement par le mode de production capitaliste et le risque tout Ă fait concret de voir, en lâespace de quelques dĂ©cennies, la vie humaine rendue impossible sur cette planĂšte, pour sâen rendre compte. Jamais, tout au moins dans lâhistoire du capitalisme moderne, la question de la recherche dâune alternative historique Ă lâĂ©tat des choses existant ne sâest posĂ©e dâune façon aussi dramatique. Et pourtant, jamais comme aujourdâhui cette alternative nâa Ă©tĂ© autant mĂ©connue, ou en tout cas nĂ©gligĂ©e justement par ce prolĂ©tariat qui, par sa place spĂ©cifique dans la production, est identifiĂ© par le marxisme comme le seul sujet rĂ©ellement capable de crĂ©er ce dĂ©passement de lâorganisation sociale actuelle.
Nouveaux sujets?
LâĂ©mergence de ce divorce nâest pas rĂ©cente et, dans les annĂ©es soixante nous avons dĂ©jĂ vu fleurir des Ă©coles de pensĂ©e qui en tiraient la conclusion que le marxisme Ă©tait obsolĂšte et quâil convenait donc de le dĂ©passer. A partir de lĂ , la tentative dâaller au-delĂ de Marx a revĂȘtu lâaspect dâune course frĂ©nĂ©tique et câest frĂ©nĂ©tiquement que sâest faite la recherche dâĂ©ventuels nouveaux sujets rĂ©volutionnaires qui devaient se substituer au prolĂ©tariat pour abattre le capitalisme. Par exemple, le puissant dĂ©veloppement de la grande industrie dans lâaprĂšs deuxiĂšme guerre mondiale jusquâau dĂ©but des annĂ©es 70 et lâamĂ©lioration notable des conditions de vie du prolĂ©tariat des pays capitalistes avancĂ©s nâa pas Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme une manifestation dâune phase dĂ©terminĂ©e du cycle dâaccumulation capitaliste, et de ce fait un phĂ©nomĂšne nĂ©cessairement limitĂ© dans le temps et dans lâespace, mais comme une donnĂ©e structurelle irrĂ©versible, permanente et gĂ©nĂ©ralisĂ©e, dâoĂč on extrapola lâintĂ©gration dĂ©finitive du prolĂ©tariat dans lâorbite des rapports capitalistes et la fin de toute possibilitĂ© dâopposition entre elle et la bourgeoisie, et on pensa, par consĂ©quent, que le nouveau sujet rĂ©volutionnaire Ă©tait Ă chercher en dehors du monde de la production oĂč lâintĂ©gration avait lieu. Partant de lĂ , le rĂŽle de sujet rĂ©volutionnaire est passĂ© du prolĂ©tariat aux intellectuels, de ceux-ci aux Ă©tudiants puis aux ouvriers-masse et ainsi de suite. Aujourdâhui, on est convaincu que le protagoniste du vague nouveau monde possible est Ă rechercher dans un nouveau fantasme, celui des multitudes, qui se serait matĂ©rialisĂ© grĂące au fait que la plus-value rĂ©alisĂ©e dans la production des marchandises, qui seraient devenues des marchandises immatĂ©rielles, ne serait plus le fruit de lâexploitation de la force de travail, mais de lâappropriation dâun vague savoir diffusĂ© dans la sociĂ©tĂ©, donc nâappartenant pas Ă une classe sociale, mais Ă©videmment aux multitudes.
Sans faire une critique de tous les essais de dĂ©passement de Marx, on peut souligner que ces tentatives ont toutes en commun un prĂ©supposĂ© mĂ©thodologique identique. Toutes transforment l’abstraction thĂ©orique nĂ©cessaire Ă la comprĂ©hension du monde rĂ©el en un sujet indĂ©pendant des individus et de leur vie. En l’espĂšce, on oublie donc que “les individus isolĂ©s ne forment une classe que pour autant qu’ils doivent mener une lutte commune contre une autre classe; pour le reste, ils se retrouvent ennemis dans la concurrence” [6]. La classe est une abstraction dĂ©terminĂ©e Ă partir de raisons matĂ©rielles qui rapprochent une partie des individus qui composent la sociĂ©tĂ© contre une autre, laissant de cĂŽtĂ© les conditions spĂ©cifiques qui mettent ces individus en concurrence entre eux-mĂȘmes. Affirmer que cela implique mĂ©caniquement que, Ă cette abstraction, produit de lâidentification des raisons qui dĂ©terminent lâappartenance, corresponde Ă©galement mĂ©caniquement la reconnaissance de cette appartenance par les individus rĂ©els revient Ă affirmer que ces derniers, grĂące Ă lâabstraction, cessent rĂ©ellement dâexister en tant quâindividus, et avec eux leurs conditions matĂ©rielles spĂ©cifiques dâexistence — câest Ă dire les modes de production de leur vie immĂ©diate — se dissolvent mĂ©caniquement dans les conditions gĂ©nĂ©rales qui dĂ©terminent leur appartenance de classe. Au contraire, il y a entre les deux une corrĂ©lation trĂšs Ă©troite et les comportements des individus qui les vivent ne peuvent pas ĂȘtre compris sans une dĂ©termination critique des mutations qu’elles subissent en rapport avec le dĂ©veloppement et avec les modifications qui, petit Ă petit, touchent le processus d’accumulation du capital. Le processus de prise de conscience de cette appartenance ne peut donc qu’ĂȘtre influencĂ© par ces modifications Ă moins que l’on considĂšre que ce processus consiste en une sorte de rĂ©vĂ©lation d’une idĂ©e opposĂ©e Ă une autre, c’est Ă dire que l’on dĂ©fendrait “la praxis partant de l’idĂ©e” [7] quand, au contraire, si l’on veut rĂ©ellement rester sur le terrain du matĂ©rialisme historique, il est nĂ©cessaire de faire le contraire. Mais il faut ĂȘtre attentif au fait que câest justement parce que lâon part de la praxis quâil ne s’agit pas d’une simple reproduction et reprĂ©sentation de donnĂ©es objectives. Il sâagit d’un processus global qui inclue en lui-mĂȘme le mĂ©canisme d’Ă©laboration critique des donnĂ©es et le rĂ©sultat de ce processus ne reste pas dans les cartons des archives de l’histoire, mais il se retourne sur les donnĂ©es et interagit avec elles.
Du point de vue du matĂ©rialisme historique, des affirmations comme le prolĂ©tariat a failli Ă sa mission historique ou le prolĂ©tariat a déçu les attentes sont dĂ©pourvues de signification, tout comme la recherche de nouveaux sujets rĂ©volutionnaire: la base matĂ©rielle de l’antagonisme qui met face Ă face bourgeoisie et prolĂ©tariat, c’est Ă dire les rapports de production capitalistes, non seulement n’a pas Ă©tĂ© entamĂ©e ne serai-ce qu’un minimum, mais s’est depuis gĂ©nĂ©ralisĂ©e.
En rĂ©alitĂ©, ce qui Ă©merge, c’est l’incapacitĂ© Ă lire de façon critique les grandes mutations qui se sont produites au cours du temps. Les grands processus de concentration et centralisation du capital (pour ne relever que les Ă©vĂšnements les plus saillants de l’histoire rĂ©cente du capitalisme, le passage du capitalisme de concurrentiel Ă monopolistique — ImpĂ©rialisme — les deux guerres mondiales, produites par les crises du premier et du second cycle d’accumulation du capital, la dĂ©faite de la RĂ©volution d’Octobre, avant poste d’une possible rĂ©volution internationale, et pour finir les grands mouvements de restructurations et l’introduction de la microĂ©lectronique dans les processus de production, consĂ©quences de la crise du troisiĂšme cycle d’accumulation capitaliste qui se manifeste depuis le dĂ©but des annĂ©es 70 du siĂšcle dernier [8]) ne peuvent ĂȘtre ignorĂ©s si l’on veut sĂ©rieusement tenter de comprendre la phase actuelle de la lutte des classes qui, en dehors de cas rĂ©cents mais encore isolĂ©s, laisse encore l’initiative dans les mains de la bourgeoisie malgrĂ© les risques d’explosion d’une crise dĂ©vastatrice qui se font jour aprĂšs jour plus concrets.
Avec le passage de la chaĂźne de montage rigide aux machines Ă commande numĂ©rique c’est toute l’organisation du travail en usine qui a changĂ©. Les usines elles-mĂȘmes ont changĂ© physiquement, en tant que lieu de concentration d’un grand nombre de travailleurs et la composition de la classe a Ă©voluĂ© avec la prolĂ©tarisation de couches toujours plus importantes de la petite bourgeoisie et la sous-prolĂ©tarisation de couches consistantes de la classe ouvriĂšre.
Enfin, la structure du salariat et de son marchĂ© a Ă©tĂ© modifiĂ©e. Les syndicats qui, avec le triomphe de la grande industrie et le passage Ă la phase impĂ©rialiste avaient dĂ©jĂ subit une transformation profonde, devenant des Ă©lĂ©ments essentiels du programme capitaliste, avec la prĂ©pondĂ©rance des contrats individuels et du travail prĂ©caire tendent de plus en plus Ă se transformer en instruments de rĂ©pression de la lutte syndicale elle-mĂȘme et donc Ă faire structurellement parti de l’appareil d’Etat. Pourtant, face Ă tout cela, c’est Ă dire face Ă l’Ă©vidence que les lieux rĂ©els oĂč la lutte Ă©conomique peut arriver Ă maturitĂ© se sont modifiĂ©s et que les espace revendicatifs sont pratiquement nuls, l’idĂ©e que la reprise de la lutte de classe passe par la reconstruction pure et simple de nouveau syndicats est encore courante. Pour certains ces syndicats permettraient mĂȘme de dĂ©passer le seul terrain Ă©conomique. Nous, au contraire, parlons de la nĂ©cessitĂ© de construire de nouvelles organisations locales de quartier, de ville et d’usine Ă©troitement liĂ©es au parti.
Mais, au-delĂ des problĂ©matiques attachĂ©es aux profondes mutations de la structure du salariat et de son marchĂ©, de lâorganisation du travail et de sa division Ă lâĂ©chelle internationale dont nous nous occupons plus prĂ©cisĂ©ment dans lâarticle de Prometeo “La composizione e ricomposizione ⊔ mentionnĂ© plus haut, ici nous voulons souligner un autre aspect Ă©troitement connectĂ© au processus de production dâune conscience de classe clairement sur le terrain de lâanticapitalisme que lâon ne considĂšre que rarement avec lâimportance quâil revĂȘt. Câest quâavec le dĂ©veloppement capitaliste, les formes de domination idĂ©ologique que la bourgeoisie exerce sur le prolĂ©tariat elles aussi se modifient. Elles permettent de faire prĂ©valoir dans les rangs de lâadversaire de classe les idĂ©es, comportements et finalement styles de vie conformes aux exigences de valorisation du capital et de la conservation du systĂšme.
La domination idéologique de la bourgeoisie
Dans le systĂšme capitaliste, comme on le sait, le but de la production de marchandises est l’extraction de plus-value grĂące Ă l’exploitation de la force de travail. MĂȘme si, pendant une longue pĂ©riode, les marchandises produites ont Ă©tĂ© majoritairement des marchandises dont la valeur d’usage Ă©tait Ă©troitement corrĂ©lĂ©e avec leur aptitude Ă satisfaire les besoins qui surgissent des processus vitaux de la production et reproduction humaine, tout cela n’intĂ©resse que marginalement le capitaliste, uniquement quand cela constitue la condition pour qu’il y ait une demande pour cette marchandise, c’est Ă dire qu’elle constitue un marchĂ©.
Contrairement Ă ce que l’on croit gĂ©nĂ©ralement, le dĂ©veloppement des forces productives lui-mĂȘme n’est pas produit par la nĂ©cessitĂ© de satisfaire des besoins croissants ou les demandes d’une population croissante, mais est la consĂ©quence du fait que, grĂące Ă l’exploitation de la force de travail, a chaque cycle productif, les capitaux s’accroissent. Cette augmentation, ainsi que celle de la production de marchandises, n’est pas la consĂ©quence de la nĂ©cessitĂ© de dĂ©velopper la satisfaction des besoins, bien que ces besoins soient vitaux, mais du fait qu’Ă chaque cycle reproductif des capitaux toujours plus importants sont disponibles ou que la reproduction du capital intervient sur une base Ă©largie. Un capitalisme sans reproduction Ă©largie des capitaux est un pur non-sens et de fait, quand cela se produit ou simplement quand le taux de croissance n’est pas suffisamment Ă©levĂ©, la production de marchandises ralentie et le systĂšme entre en crise. Pour l’Ă©viter, il est donc nĂ©cessaire que la production de marchandises augmente au moins proportionnellement Ă l’augmentation du capital concentrĂ© dans celle-ci. Il est maintenant Ă©vident que si la quantitĂ© des besoins vitaux Ă satisfaire dĂ©croĂźt parce que la production de marchandises qui doivent les satisfaire sâest accrue, et/ou si on ne constate pas une croissance dĂ©mographique, il se crĂ©e un surplus de marchandises qui sont invendues ou, et en derniĂšre instance c’est la mĂȘme chose, un surplus de capitaux qui restent inutilisĂ©s. De cette contradiction, Ă un certain point du dĂ©veloppement capitaliste, provient la tendance d’une part Ă produire des marchandises, voire des biens d’Ă©quipement, prĂ©vus pour avoir une durĂ©e de vie trĂšs brĂšve et, d’autre part, Ă crĂ©er de nouveau besoins qui justifient la production de nouvelles marchandises. Penser par exemple Ă l’essor des moyens de transport individuels au dĂ©triment des transports collectifs qui dĂ©pĂ©rissent, malgrĂ© que les premiers entraĂźnent des coĂ»ts tant individuels que collectifs beaucoup plus forts, sans parler des dommages environnementaux.
Dans les derniĂšres dĂ©cennies avec la naissance de lâĂ©lectronique puis de la micro-Ă©lectronique, la quantitĂ© de marchandises toujours moins corrĂ©lĂ©es Ă la satisfaction dâun besoin vital sâest accru jusquâĂ la dĂ©mesure. Notamment grĂące Ă lâapparition de nouveaux moyens de communication comme la tĂ©lĂ©vision qui, non seulement fait parti de ce type de biens, mais a aussi la fonction de favoriser la diffusion de masse de besoins fictifs. Aujourd’hui, justement parce quâelles sont plus que jamais associĂ©es aux besoins induits par les exigences de lâaccumulation et de la conservation capitaliste, ces marchandises incorporent, en plus du travail vivant et mort quâelles matĂ©rialisent, âlâĂąmeâ du capital. En consĂ©quence, elles incorporent tout le point de vue de la bourgeoisie, sa conception du monde et de la vie, son idĂ©ologie et s’en soustraire est pour divers motifs pratiquement impossible. La caractĂ©ristique fondamentale de ces marchandises conçues et produites Ă grande Ă©chelle pour le plus grand nombre possible de consommateurs, est leur capacitĂ© Ă satisfaire individuellement des besoins qu’il serait plus opportun et moins coĂ»teux — d’un point de vue gĂ©nĂ©ral — de satisfaire avec des biens d’usage collectifs. De cette façon, chaque individu constitue un universel Ă lui seul, atome parmi les atomes, concrĂštement sĂ©parĂ© de tous les autres individus y compris ceux appartenant Ă la mĂȘme classe.
Tout cela n’est pas une nouveautĂ© absolue: l’idĂ©ologie dominante a toujours Ă©tĂ© l’expression des rapports de productions existants. Par contre, la diffusion de moyens de communication de masse, en particulier audiovisuels, a entraĂźnĂ© un tel raffinement et une telle diffusion de ses processus de reproduction dans les masses que c’est souvent au niveau de la domination idĂ©ologique de la bourgeoisie que lâon croit que se situe la reproduction des rapports de production existants alors qu’au contraire ils n’ont jamais Ă©tĂ©s autant liĂ©s Ă la production de marchandises, Ă la marchandisation de chaque instant de la vie sociale et de la production des idĂ©es.
Rien Ă voir avec des biens immatĂ©riels! Nous sommes ici devant la matĂ©rialisation, par sa marchandisation, de l’idĂ©ologie, une sorte de “pensĂ©e-marchandise” qui conditionne l’existence des individus au-delĂ de leur propre volontĂ©, imposant avec la force des choses des styles de vie et des valeurs qui sont propres Ă la classe dominante.
La puissance de cette domination, sa capillaritĂ© et le fait qu’elle s’exprime en grande partie grĂące au contrĂŽle des moyens de communication de masse amĂšne certains Ă penser qu’il ne peut y avoir de rĂ©el dĂ©veloppement d’une conscience authentiquement anticapitaliste, y compris sur le terrain de la simple lutte Ă©conomique, si le prolĂ©tariat et ses avant-gardes ne rĂ©ussissent pas Ă s’opposer Ă cette domination sur le mĂȘme terrain Ă travers la production autonome d’idĂ©es. C’est un peu le serpent qui se mord la queue. En vĂ©ritĂ©, pour les raisons que nous avons vues, une expansion de la reprise de la lutte de classe ne serai-ce quâau niveau Ă©conomique ne peut prĂ©cĂ©der une exacerbation des contradictions propres au processus d’accumulation du capital et de production des marchandises. De plus, l’interconnexion trĂšs forte existant entre celle-ci et la production des idĂ©es dominantes laisse supposer que, au cas oĂč une rupture dramatique dans l’Ă©conomie devait se produire, elle pourrait, en dĂ©pit de toutes les tĂ©lĂ©visions du monde, sâĂ©tendre en peu de temps Ă la totalitĂ© du processus de production de l’idĂ©ologie dominante. De mĂȘme, les expĂ©riences les plus rĂ©centes, comme l’Argentine, le dĂ©montrent, il ne s’agit pas de rester Ă sa fenĂȘtre Ă attendre un Ă©ventuel effondrement. Parce que, justement comme nous l’avons vu, le processus de production d’une conscience d’opposition clairement anti-capitaliste n’est pas le produit de la reproduction simple des donnĂ©es objectives, mais implique la rĂ©-Ă©laboration critique de l’expĂ©rience des prolĂ©taires individuels et/ou des catĂ©gories particuliĂšres dont ils font partie. Un organisme collectif, donc non atomisĂ© par et dans une expĂ©rience particuliĂšre, comme seul peut l’ĂȘtre un parti expression de l’autonomie des intĂ©rĂȘts de classe du prolĂ©tariat face Ă la bourgeoisie est indispensable. La question de l’absence du prolĂ©tariat nâa de sens que si elle est reposĂ©e conjointement Ă celle du comblement de la lacune la plus importante, c’est Ă dire la nĂ©cessitĂ© de la reconstruction du parti rĂ©volutionnaire. Malheureusement la dĂ©faite de la RĂ©volution d’Octobre d’abord, l’Ă©croulement de l’URSS ensuite ont produit, parmi mille autres dĂ©gĂąts, une sorte d’idiosyncrasie diffuse contre le mot mĂȘme de parti. On considĂšre comme inĂ©luctable que, une fois que le prolĂ©tariat a conquis le pouvoir, le parti, qui l’a pourtant guidĂ© dans la rĂ©volution, devienne un parti-Etat et dĂ©gĂ©nĂšre en cette sorte de monstrueux Big Brother qu’Ă©tait devenu le parti communiste russe. Maintenant, grĂące Ă une relecture critique de l’expĂ©rience russe, on peut certainement relever les erreurs innombrables commises par le parti bolchevik (et comment n’aurait-il pas pu ne pas les commettre, vu qu’un parti est fait d’hommes?); on peut mĂȘme ĂȘtre en dĂ©saccord avec certains, voire beaucoup des choix quâil a fait, mais on ne peut que relever que sa dĂ©gĂ©nĂ©rescence est le produit de la dĂ©faite de la rĂ©volution et non le contraire et de plus que, sans la prĂ©sence du parti, bĂąti longtemps avant les Ă©vĂšnements qui amenĂšrent la rĂ©volution et bien enracinĂ© dans la partie la plus ardente de la classe, il nây aurait pas eu de rĂ©volution. Bien entendu, il ne sâagit pas de rĂ©pĂ©ter purement et simplement les expĂ©riences du passĂ©, mais de suivre un parcours partant dâun bilan intransigeant et rigoureux du passĂ©, et en particulier de lâexpĂ©rience russe, et comprenant ceux qui, bien que sâopposant Ă sa dĂ©gĂ©nĂ©rescence, nâont pas rĂ©ussi Ă en tirer les consĂ©quences, et sont restĂ©s ainsi, en quelque sorte, ensevelis sous les ruines de son effondrement.
Il est mĂȘme absurde de parler de reprise de la lutte de classe, comme il serait absurde de le faire en laissant de cĂŽtĂ© lâĂ©valuation attentive de toutes les modifications qui se sont produites dans les formes de domination de la bourgeoisie, sans comprendre combien les dĂ©gĂąts commis par le stalinisme sont importants et que cette expĂ©rience est intĂ©gralement interne au capitalisme. En fait, il ne sâagit pas tellement de reparcourir les raisons de la dĂ©faite de la RĂ©volution,, qui ont Ă©tĂ© en grande partie dĂ©voilĂ©es, mais plutĂŽt de comprendre que rien de ce qui sâest produit aprĂšs la dĂ©faite nâa eut de rapport avec le socialisme et ne peut en quelque sorte dâĂȘtre utilisĂ©.
Il est fort probable que le prolĂ©tariat, poussĂ© par le durcissement de la crise Ă©conomique dont on voit plusieurs signes, reprenne la lutte pour dĂ©fendre ses intĂ©rĂȘts immĂ©diats et plus fondamentaux, mais ceci, bien que constituant une des conditions indispensables, ne sera pas en soi suffisant pour la maturation et la radicalisation dâune conscience clairement anticapitaliste et rĂ©volutionnaire sâil nâest pas complĂštement clair que le socialisme nâest pas la simple expropriation des moyens de production, câest Ă dire la poursuite de lâĂ©conomie capitaliste entre les mains de lâEtat, mais câest la rupture dĂ©finitive avec lâĂ©conomie elle-mĂȘme, du moins comme cette Ă©conomie a jusquâĂ prĂ©sent Ă©tĂ© entendue. Câest la rupture avec le concept mĂȘme de valeur sous toutes ses formes et pour cela il sâoppose Ă lâexploitation de lâhomme par lâhomme, Ă lâargent, et plus encore Ă lâaccumulation et Ă la production de marchandises pour la marchandise, câest Ă dire du mĂ©canisme infernal dont lâengrenage risque de broyer lâhumanitĂ© entiĂšre. En bref, il ne sâagit pas dâun vague monde possible, mais une alternative moderne et prĂ©cise au capitalisme, qui implique de dĂ©finir les instruments politico-organisatifs et la stratĂ©gie nĂ©cessaire pour y parvenir, donc un parti rĂ©volutionnaire qui doit lâĂ©laborer. VoilĂ ce que sont les vrais problĂšmes auxquels il faut se confronter. Hic Rhodus, hic saltus, dirait Marx.
[1] Barbara Ehrenreich Una paga da fame — p9 — Editions Feltrinelli, avril 2002.
[2] Ibid p8.
[3] Joseph E. Stiglitz, La globalizzazione e suoi oppositori — p14 — Giulio Einaudi Editore, 2002.
[4] Op cit.
[5] voir Prometeo n°6, dec 2002: La guerra permanente Ú la risposta alla crisi del capitalismo americano (La guerre permanente est la réponse à la crise du capitalisme américain)
[6] K Marx, l’IdĂ©ologie Allemande p 112 Ed Sociales.
[7] ibid.
[8] voir Ă ce sujet Prometeo n°6, dĂ©cembre 2002: Crisi del ciclo di accumulazione del capitale e crisi congiunturali (Crise du cycle d’accumulation du capital et crises conjoncturelles) ainsi que le document du BIPR Quelques prĂ©cisions sur la crise Argentine.
