Charles Gagnon 1939-2005

in

Un engagement intense, une révolte sincÚre, mais quel bilan?

Le “leader des communistes quĂ©bĂ©cois est mort” titrait Le Devoir du 19 novembre 2005. On s’étonnera peut-ĂȘtre qu’une publication de la Gauche communiste souligne le dĂ©cĂšs de Charles Gagnon. N’y a-t-il pas si longtemps qu’à peu prĂšs tout le monde l’avait un peu perdu de vue? Ce serait Ă  tort. Nous faisons volontiers nĂŽtre le dicton de Karl Marx : Nihil humanum alienum est — Rien de ce qui est humain ne nous est Ă©tranger. Acteur important du mouvement social au Canada pendant plus de vingt ans, le personnage mĂ©rite qu’on revienne sur son itinĂ©raire politique. Nous tenions Ă  le faire d’autant plus que certains d’entre-nous ont suivi ce mĂȘme itinĂ©raire pendant un bon moment. Nous ne voulions pas non plus laisser le dernier mot Ă  la presse bourgeoise, grande et petite, qui a Ă©tĂ© en gĂ©nĂ©ral particuliĂšrement dure et revancharde Ă  son endroit dans les divers articles nĂ©crologiques qui lui ont Ă©tĂ© consacrĂ©s. C’était sans doute le prix que les nationalistes ont voulu lui faire payer une ultime fois pour sa critique, somme toute fort incomplĂšte, du mouvement nationaliste quĂ©bĂ©cois et des mouvements de libĂ©ration nationale dans leur ensemble.

Membre Ă©minent du Front de libĂ©ration du QuĂ©bec, puis secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’Organisation communiste marxiste-lĂ©niniste du Canada En Lutte!, de tendance mao stalinienne, Gagnon, du moins tout au long de sa vie publique, fut fort Ă©loignĂ© des positions que nous dĂ©fendons. Nous parlons ici de la vie publique de Charles Gagnon car, aprĂšs la dissolution d’En Lutte!, il semble s’ĂȘtre repliĂ© dans une existence oĂč la dĂ©ception personnelle et le besoin de recul se confrontaient et le plus souvent l’emportaient face Ă  une folle envie de peser Ă  nouveau sur les Ă©vĂ©nements.

Notre critique politique de Charles Gagnon n’est pas personnaliste. Elle cherche Ă  analyser les idĂ©es plutĂŽt qu’à accabler l’homme, et cela, indĂ©pendamment de la noblesse de ses intentions. Karl Marx, dans sa cĂ©lĂšbre prĂ©face Ă  sa Critique de l’économie politique avait dĂ©jĂ  notĂ© qu’on ne pouvait s’en tenir Ă  juger un individu selon l’idĂ©e qu’il se faisait de lui-mĂȘme. Notre courant politique a dĂ©jĂ  dĂ©crit ailleurs sa mĂ©thode gĂ©nĂ©rale d’apprĂ©hension du rĂŽle de tel ou de tel individu dans l’histoire. Dans Le Bordiguisme et la Gauche italienne, nous Ă©crivions:

Tout d’abord, comment doit-on apprĂ©hender l’Ɠuvre d’un militant de l’avant-garde rĂ©volutionnaire, la contribution plus ou moins importante qu’il a apportĂ©e Ă  l’élaboration des problĂšmes d’ordre thĂ©orique en gĂ©nĂ©ral, Ă©conomique et historique, ou bien ceux qui concernent plus directement la pratique politique et la tactique ? Nous pensons qu’elle doit ĂȘtre considĂ©rĂ©e de la façon la plus impersonnelle, y compris lorsqu’elle est personnelle Ă  l’extrĂȘme ; en ce sens que le rĂ©volutionnaire, quelle que soit l’époque de son apport thĂ©orique, quel que soit son nom, opĂšre Ă  partir des matĂ©riaux provenant du champ d’expĂ©rience historique de la classe ; il reprend les Ă©lĂ©ments que d’autres avant lui sont parvenus Ă  dĂ©gager et Ă  dĂ©velopper jusqu’à un certain point, tel que le permettait alors un degrĂ© donnĂ© de dĂ©veloppement de l’expĂ©rience de la classe sous la pression des conditions objectives et des besoins propres Ă  un moment donnĂ© de la vie du capitalisme.

NĂ© dans une famille nombreuse et pauvre du Bic, Charles Gagnon a fait ses Ă©tudes classiques au SĂ©minaire de Rimouski durant les annĂ©es 50, puis au dĂ©but des annĂ©es 60, il s’est inscrit Ă  la FacultĂ© des Lettres de l’UniversitĂ© de MontrĂ©al oĂč il militera dans les associations Ă©tudiantes puis participera une certain temps Ă  la revue CitĂ© Libre de Pierre Elliott Trudeau. En 1963, il fera la rencontre de Pierre ValliĂšres auquel il sera associĂ© Ă©troitement (on se souviendra des ComitĂ©s ValliĂšres-Gagnon) dans divers projets politiques nationalistes de gauche dont : RĂ©volution quĂ©bĂ©coise, Parti Pris, le Mouvement de libĂ©ration populaire puis le Front de libĂ©ration du QuĂ©bec (FLQ) en 1966. [1] Il sera arrĂȘtĂ© et emprisonnĂ© Ă  New York avec ValliĂšres la mĂȘme annĂ©e (ils s’y Ă©taient rendus pour travailler Ă  la crĂ©ation d’un front multinational de libĂ©ration), puis les deux seront extradĂ©s au QuĂ©bec en janvier 1967, oĂč ils seront longuement dĂ©tenus Ă  la prison de Bordeaux. C’est lĂ  que Gagnon Ă©crira Feu sur l’AmĂ©rique — Une proposition pour la rĂ©volution nord-amĂ©ricaine. LibĂ©rĂ© de prison en fĂ©vrier 1970 aprĂšs 41 mois d’incarcĂ©ration et aprĂšs avoir Ă©tĂ© acquittĂ© d’une accusation de meurtre, il sera Ă  nouveau emprisonnĂ© lors de la Crise d’octobre 1970 et ne sera finalement relĂąchĂ© que le 16 juin 1971. Il allait alors tourner une nouvelle page de sa vie.

Le dĂ©but de ce nouvel Ă©pisode sera marquĂ© par une rupture trĂšs mĂ©diatisĂ©e avec son camarade et ami Pierre ValliĂšres, qui publie en 1971, L’urgence de choisir et devient membre du Parti QuĂ©bĂ©cois. En gĂ©nĂ©ral, on identifie la rupture des deux anciens camarades au refus tout Ă  fait raisonnĂ© de Gagnon de suivre ValliĂšres dans son aventure pĂ©quiste. Cela serait oublier commodĂ©ment que leur premiĂšre rupture politique Ă©tait survenue plus tĂŽt, au sujet de l’action armĂ©e minoritaire que menait le FLQ, et que ValliĂšres allait soutenir jusqu’à la veille de son tournant spectaculaire au profit du PQ. [2] La rĂ©ponse de Gagnon au virage de ValliĂšres sera un modeste opuscule d’une quarantaine de pages et qui ne payait pas de mine, publiĂ© le 29 octobre 1972 et dont le titre Ă©tait Pour le parti prolĂ©tarien. Ce document bĂ©nĂ©ficiera d’une trĂšs importante diffusion militante. Nous nous souvenons qu’à la premiĂšre lecture de ce texte, avoir Ă©tĂ© particuliĂšrement impressionnĂ©s par le paragraphe suivant, en dĂ©marcation importante avec tout ce que nous croyions auparavant et qui caractĂ©risait d’ailleurs le Charles Gagnon de la pĂ©riode du FLQ.

Notre histoire nous a dĂ©jĂ  appris que “la nation des nationalistes” est une notion fort trompeuse. Dans les programmes des partis nationalistes et en pĂ©riodes Ă©lectorales, surtout quand la victoire paraĂźt possible, la “nation” dĂ©signe tout le monde sans exception : les pompiers, les ouvriers, les politiciens, les policiers, les juges, les industriels, les mĂ©nagĂšres et les chĂŽmeurs, sauf les Juifs et les Anglais! Mais, dĂšs la victoire remportĂ©e, au premier conflit important, on voit les policiers “nationaux” matraquer les ouvriers “nationaux” sur l’ordre de l’État “national” maintenu coĂ»te que coĂ»te dans la lĂ©galitĂ© par les juges “nationaux”; les mĂ©nagĂšres “nationales” et leurs enfants manquent alors de l’essentiel, les industriels “nationaux”, fussent-ils juifs ou anglais, maintiennent leur taux de profit et les sociĂ©tĂ© de prĂȘts personnels “nationales” font des affaires d’or
 [3]

 

À l’époque, cette rupture apparente nous avait donnĂ© l’impression d’avoir Ă©tĂ© opĂ©rĂ©s de la cataracte. Enfin, nous voyions clair! Cependant, nous avons Ă©tĂ© frappĂ©s lors de la relecture de ce pamphlet 34 ans plus tard, de constater comment l’ensemble du document reste tout de mĂȘme engluĂ© dans le nationalisme et le tiers-mondisme du gauchisme de bon ton de l’époque. Malheureusement, les choses n’ont pas vraiment changĂ© de ce point de vue. Ce manifeste deviendra en quelque sorte le document fondateur du mouvement “marxiste-lĂ©niniste” du QuĂ©bec, pour un temps l’un des plus puissants en Occident, avec ceux de la NorvĂšge, du Portugal, de la Belgique et de l’Espagne. [4]

C’est autour de cette brochure que l’Équipe du Journal (EDJ) commence Ă  se constituer. Le 1er mai 1973 paraĂźt le premier numĂ©ro du journal En Lutte! en français. En septembre de la mĂȘme annĂ©e, l’EDJ entreprend de publier le journal Ă  toutes les deux semaines, Ă  travers le QuĂ©bec. Elle s’associe dĂšs lors au ComitĂ© de solidaritĂ© aux luttes ouvriĂšres (prĂ©sent lors des luttes prolĂ©tariennes dures et trĂšs nombreuses de cette Ă©poque), comme Ă  l’Atelier Ouvrier, composĂ© notamment d’ouvriers de la chaussure, et qui produira une critique Ă©tonnement juste du rĂŽle de la convention collective et du syndicalisme.

En novembre 1974, le groupe En Lutte! tient son premier congrĂšs. Il se constitue autour d’un document qui sera publiĂ© en supplĂ©ment du numĂ©ro 29 du journal sous le titre “CrĂ©ons l’organisation marxiste-lĂ©niniste de lutte pour le parti.[5] La critique initiale du syndicalisme sera rejetĂ©e comme le sera la lutte de libĂ©ration nationale du QuĂ©bec. L’organisation confirme son orientation “marxiste-lĂ©niniste” et anti-rĂ©visionniste. Elle est le produit de toute une gĂ©nĂ©ration de rebelles, au QuĂ©bec et dans le monde, qui se lĂšve certes pour dĂ©noncer toutes sortes de formes d’oppression et d’exploitation, et qui est rebutĂ©e par ce qu’elle connaĂźt du goulag en URSS et dans le Bloc de l’Est, mais qui prend pour acquis les prĂ©tentions du maoĂŻsme et de son mouvement de “jeunesse” Ă  renouveler le projet socialiste. On connaĂźt la suite. À peine une dizaine d’annĂ©es plus tard, En Lutte! tout comme des dizaines d’autres organisations (quelques fois assez puissantes) du “new communist movement” Ă  travers le monde seront emportĂ©es comme fĂ©tus de paille dans une vague de dissolutions successives. Ce phĂ©nomĂšne mĂ©riterait une analyse en soi. Notre groupe publiera d’ailleurs bientĂŽt une analyse critique du maoĂŻsme qui bĂ©nĂ©ficie d’une lĂ©gĂšre reprise en AmĂ©rique du Nord et conserve des bastions en Asie (assez pour que le prestigieux Financial Times lui accorde rĂ©cemment un article substantiel). Quitte Ă  dire, qu’aprĂšs des dĂ©buts prometteurs, l’organisation sera Ă©branlĂ©e par les solides coups au corps de l’abominable politique extĂ©rieure de la Chine, et ce du vivant de Mao, de la scission sino-albanaise et de l’ensemble du mouvement “marxiste-lĂ©niniste” qui s’en suivit, de la guerre entre les patries “socialistes” sƓurs qu’étaient la Chine et le Vietnam, des horreurs avĂ©rĂ©es cambodgiennes, etc. Une ancienne bureaucrate syndicale et politicienne dĂ©chue, Monique Simard, transformĂ©e en productrice de cinĂ©ma, a voulu voir dans la disparition d’En Lutte! et du PCO (voir la note 4), la preuve que ces organisations avaient accompli leur sale boulot “anti-nationaliste” au rĂ©fĂ©rendum de 1980 et pouvaient donc maintenant disparaĂźtre (voir Il Ă©tait une fois
le QuĂ©bec rouge). Son ignorance crasse et son dĂ©lire sur une prĂ©tendue conspiration aussi large nous laissent pantois
 Il reste qu’au QuĂ©bec, la prise de position en faveur de l’annulation aura sans doute eu un certain effet catalyseur et dissolvant. Bon nombre des anciens “ml” d’hier Ă©tant devenus des pontes des institutions nationalistes d’aujourd’hui. Ce n’était pas le cas de Gagnon. En fait, son dĂ©sir avouĂ© “d’ĂȘtre un trĂšs mauvais nationaliste” du mĂȘme coup qu’il n’a jamais trempĂ© dans le fĂ©dĂ©ralisme canadien (contrairement aux infamies propagĂ©es par la presse bourgeoise), aura sans doute un peu contribuĂ© Ă  sa marginalisation professionnelle ultĂ©rieure. Vers la fin d’En Lutte!, Gagnon entreprendra une Ă©tude et une production d’articles critiques d’un assez haut niveau et faisant preuve d’une pensĂ©e relativement indĂ©pendante, tenant compte de ses affiliations idĂ©ologiques de l’époque. Le quatriĂšme congrĂšs de l’organisation votera sa dissolution en juin 1982. Charles Gagnon ne s’en remettra jamais tout Ă  fait. Sa profonde dĂ©ception d’alors, une dĂ©ception dont il ne s’est jamais vraiment remis, est marquĂ©e autant par les amitiĂ©s trompĂ©es et trahies par une lutte intestine fĂ©roce, que par le dĂ©sarroi idĂ©ologique et la dĂ©bandade organisationnelle aprĂšs tant d’annĂ©es d’efforts et de sacrifices.

Les annĂ©es suivantes seront marquĂ©es par un certain isolement. En dĂ©finitive, la derniĂšre pĂ©riode de sa vie aura Ă©tĂ© difficile sur le plan humain et, si ses interventions politiques ont finalement Ă©tĂ© plutĂŽt ponctuelles, nous croyons tout de mĂȘme utile de noter qu’elles se situĂšrent toujours dans une perspective critique de la sociĂ©tĂ© capitaliste. Mais en fait, ses textes seront de plus en plus vagues. De maniĂšre croissante, il fera rĂ©fĂ©rence Ă  des conceptions vaguement humanistes et/ou faisant appel Ă  des entitĂ©s a-classistes tel la jeunesse. En fait, il devient un ĂȘtre quelque peu shakespearien qui tend Ă  s’abĂźmer dans ses rĂ©flexions tout en conservant un dĂ©sir inassouvi de reprendre du service. C’est comme s’il attendait qu’on le rappelle. Dans le dernier texte publiĂ© de son vivant, nostalgique, il Ă©crira de ses annĂ©es d’engagement : “Je savais pourquoi je me levais tĂŽt, pourquoi je me couchais tard. Je retrouvais mes camarades avec joie. Ensemble, nous allions quelque part ; nous savions oĂč nous allions et pourquoi.” [6]

RepliĂ© sur lui-mĂȘme, relativement dĂ©connectĂ© des luttes sociales qui ont alimentĂ© sa rĂ©volte initiale, sa pensĂ©e politique et son engagement, Charles Gagnon nous rappelle AntĂ©e, ce personnage de la Mythologie grecque. RĂ©putĂ© fils de PosĂ©idon, le dieu de la mer et de Gaia, la MĂšre Terre, AntĂ©e Ă©tait un lutteur coriace qui Ă©tait invincible tant qu’il conservait le contact avec la terre. Sa mĂšre Gaia dĂ©cuplait alors ses forces. Cependant, HĂ©raclĂšs devina la source de son Ă©nergie et lors d’un combat singulier, il souleva AntĂ©e en le prenant Ă  bras-le-corps. Il put alors lui briser les os de son torse et le maintint en l’air jusqu’à ce qu’il expira. Ainsi, Charles qui n’avait pas Ă©tĂ© vaincu par ses annĂ©es d’emprisonnement et par les difficultĂ©s publiques et personnelles liĂ© Ă  son engagement et la place qu’il a pris pendant de nombreuses annĂ©es dans l’histoire du QuĂ©bec, aura en fin de compte Ă©tĂ© terrassĂ© politiquement par le splendide isolement qu’il s’est imposĂ© volontairement ces vingt derniĂšres annĂ©es. CoupĂ© des luttes et du contact avec les prolĂ©taires avec qui il avait naguĂšre su communiquer de façon si naturelle et si “organique”, [7] il perdit graduellement le fil de la recherche thĂ©orique relativement prometteuse [8] qu’il avait entreprise dans la pĂ©riode menant Ă  la dissolution d’En Lutte ! Il avait alors amorcĂ© de faire le bilan, de comprendre l’échec du socialisme au XXe siĂšcle, en vue d’un net dĂ©passement, d’un aufhebung [9] de ses convictions gauchistes et staliniennes antĂ©rieures. MĂȘme si nous avions rĂ©cemment repris la discussion avec Charles sur la question syndicale, nous ignorons complĂštement les dĂ©tails et les circonvolutions de l’évolution de sa dĂ©construction/dissolution thĂ©orique. Marx parle assez souvent de “l’apparence trompeuse des choses”. Dans le Capital, il Ă©crit qu’une “marchandise paraĂźt au premier coup d’Ɠil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-mĂȘme. Notre analyse a montrĂ© au contraire que c’est une chose trĂšs complexe, pleine de subtilitĂ©s mĂ©taphysiques et d’arguties thĂ©ologiques”. Imaginez alors la complexitĂ© de l’ĂȘtre humain lui-mĂȘme ! Surtout chez un individu de la trempe et du registre de Charles


Alors que chez bon nombre de ses anciens camarades, la dissolution d’En Lutte ! les mĂšnera Ă  rompre explicitement avec le marxisme [10], pour quelques Ă©lĂ©ments, la poursuite de la rĂ©flexion thĂ©orique et un engagement maintenu dans les luttes ouvriĂšres les mĂšneront, aprĂšs bien des travers et des tĂątonnements, Ă  la Gauche communiste et au Bureau International pour le Parti RĂ©volutionnaire. Ceux d’entre nous qui avons choisi cette voie ardue conservont de Charles le souvenir Ă©mu d’un homme et d’un militant profondĂ©ment humain et sincĂšre, mais qui n’a finalement pas pu rĂ©sister autant que nous l’aurions espĂ©rĂ© et qu’il eut Ă©tĂ© nĂ©cessaire, aux difficultĂ©s du combat communiste. De nos expĂ©riences partagĂ©es avec lui, nous tenterons de conserver “ses moments de vĂ©ritĂ©” mais de poursuivre plus loin et bien autrement son combat pour la construction du parti prolĂ©tarien. Pas le parti d’une simple rĂ©volution quĂ©bĂ©coise ou canadienne, mais bien le parti international et internationaliste de la rĂ©volution prolĂ©tarienne mondiale. C’est cette rĂ©volution, et elle seule qui pourra sauver le monde du pourrissement environnemental et social produit par la logique de la production pour le profit, et la remplacer enfin par un systĂšme de production basĂ© sur l’usage social et le partage fraternel. Salut Charles!

Réal Jodoin
Richard St-Pierre

[1] En 1986, dans une entrevue accordĂ©e Ă  la revue RĂ©voltes, il dira: “J’ai appartenu au FLQ de 1966. Je tiens Ă  faire la distinction parce que les premiers groupes du FLQ, Ă  partir de 1963, Ă©taient beaucoup plus nationalistes que celui de 1966 oĂč les questions sociales Ă©taient plus prĂ©sentes. D’ailleurs, les actions du groupe auquel j’appartenais se sont faites surtout dans les conflits ouvriers comme Lagrenade et Dominion Textile”.

[2] Nous sommes personnellement particuliĂšrement reconnaissants pour cette autocritique, car elle a sans doute Ă©vitĂ© un bon nombre de pertes inutiles en vies humaines, en rĂ©pression et en emprisonnements. La trĂšs bonne rĂ©putation de Gagnon et la certitude que sa nouvelle position n’avait pas Ă©tĂ© conditionnĂ©e par la peur et la dĂ©mission, ont contribuĂ© Ă  la fin de ces “annĂ©es de plomb” stĂ©riles et sans avenir.

[3] Pour le parti prolétarien, octobre 1972, troisiÚme édition, En lutte!, page 25.

[4] Il y avait bien eu auparavant le Progressive Workers Movement de Jack Scott sur la CĂŽte Ouest, le Canadian Party of Labour (prĂšs du Progressive Labor Party amĂ©ricain) et les hallucinations organisationnelles successives du pitre Hardial Bains (dont le PCC-ML sĂ©vit encore aujourd’hui), il n’empĂȘche que c’est le texte de Gagnon qui captera l’attention de “l’opinion publique”. MĂȘme s’il dirigera un peu plus tard une organisation sans doute plus forte numĂ©riquement, le Parti Communiste Ouvrier (la concession officielle du PC chinois au Canada), Roger Rashi n’atteindra jamais la cheville de Gagnon en termes de crĂ©dibilitĂ©.

[5] De nombreux autres textes similaires seront publiĂ©s par divers groupes Ă  l’époque. Certains rallieront En Lutte !, d’autres finiront par constituer la Ligue communiste (marxiste-lĂ©niniste) du Canada qui s’autoproclamera plus tard le Parti Communiste Ouvrier. Cette organisation sera la servile concessionnaire canadienne du stalinisme chinois et de sa “ThĂ©orie des trois mondes”.

[6] Il Ă©tait une fois
 Conte Ă  l’adresse de la jeunesse de mon pays, dans le Bulletin d’histoire politique, Lux, vol. 13, numĂ©ro 1, page 56.

[7] L’un des auteurs de ce texte se souvient notamment d’une rencontre mĂ©morable avec un groupe de plusieurs dizaines de mineurs de fond de la NormĂ©tal Mining Corporation ainsi que de quelques Ă©changes du mĂȘme ordre dans des bars “westerns” d’Abitibi.

[8] Les textes qu’il produit alors, aussi insatisfaisants fussent-ils, tranchent avec les plates certitudes, les leçons moralisantes et les formules toutes apprises, que produisent alors les autres prĂ©tendus dirigeants du prolĂ©tariat international (Klonski, Jurquet, Dinucci, Aust, Hill, Palacios, Rashi, Bains, Avakian, etc.). Nous entendons dĂ©jĂ  les murmures indignĂ©s des maoĂŻstes locaux en dĂ©fense d’Avakian. Dans les prochains mois, nous leur rĂ©pondrons par une polĂ©mique politique contre le maoĂŻsme, d’autant plus que la parution du texte, Pour une apprĂ©ciation juste de la question de Staline dans Arsenal numĂ©ro 5, permet, mieux que jamais, de cerner et de traiter toutes les questions en cause.

[9] Un terme allemand qui n’a pas vraiment d’équivalent rĂ©el en français. Grosso modo, il veut dire conserver/supprimer et Hegel l’employait pour dĂ©crire le processus dialectique par lequel une forme supĂ©rieure de pensĂ©e succĂšde Ă  une forme infĂ©rieure, tout en conservant “les moments de vĂ©ritĂ©” de cette derniĂšre.

[10] Il va de soi que nous employons uniquement par convenance le terme “marxisme” ici. Le stalinisme et le maoĂŻsme d’En Lutte ! excluent Ă  l’avance que cette organisation ait pu ĂȘtre marxiste Ă  aucun moment de son histoire. En ce qui concerne ceux et celles de ses anciens membres qui ont dĂ©finitivement abandonnĂ© le champ de la lutte des classes, plusieurs se sont faits une place au soleil dans les affaires (et pas juste les petites
), tandis que d’autres se retrouvent aujourd’hui dans le racket de rĂ©cupĂ©ration rĂ©formiste qu’est QuĂ©bec Solidaire ou dans les trĂšs hautes sphĂšres de la bureaucratie syndicale. C’est Ă  l’honneur de Charles qu’il n’ait jamais voulu, ni mĂȘme pu se faire une place dans ce monde-lĂ . Mais en fait, la plupart des “ex” ne se sont jamais compromis dans ce genre d’aventure affairiste ou politique. Notre expĂ©rience et nos contacts nous amĂšnent Ă  croire qu’en majoritĂ©, ils restent une rĂ©serve importante et capable de s’engager et de lutter, lors de la prochaine vague de lutte contre les imprĂ©cations du capital.