Laissons la Gauche sur le terrain de la Droite!
2006-03-01
in
Remarques sur le prĂ©tendu “Parti de gauche” et autres catastrophes.
Nous reproduisons ci-dessous un texte produit par le Gruppe Internationaler SozialistInnen sur le regroupement entre le PDS (Partei des Demokratischen Sozialismus, hĂ©ritier du stalinisme est-allemand) et les nouveaux sociaux-dĂ©mocrates de la WASG (Wahlalternative Arbeit und soziale Gerechtigkeit — le Parti du travail et de la justice sociale) lors des Ă©lections allemandes.
Lâappel trompeur de la responsabilitĂ© politique nâarrive pas de nulle part; il correspond Ă — et tire son origine de — la logique de la pensĂ©e bourgeoise, pour laquelle il demeure inconcevable quâun individu ne puisse activement sâoccuper de politique sans souhaiter “gouverner”.
Johannes Agnoli
Lâoption dâun nouveau “Parti de gauche” a créé beaucoup dâeffervescence. Dans les mĂ©dias, on est en train dâexagĂ©rer lâimportance du nouveau projet, qui est quelquefois prĂ©sentĂ© comme le “nouveau pouvoir de la gauche” (Der Spiegel, no. 34, 22 aoĂ»t 2005). Les sondages dâopinion estiment les intentions de vote pour le Parti de gauche, tantĂŽt en hausse tantĂŽt en baisse, tandis que les partis Ă©tablis sâefforcent de discrĂ©diter leur compĂ©titeur mal-aimĂ© en lâaccusant dâĂȘtre “populiste” ou dâĂȘtre lâexpression du vote frustrĂ©. LâĂ©crasante majoritĂ© de la Gauche est Ă©videmment surexcitĂ©e par lâalliance de nĂ©cessitĂ© entre le PDS post-stalinien et le WASG nĂ©o-social-dĂ©mocrate : on en parle comme “une opportunitĂ© historique”, “un nouveau dĂ©fi” et mĂȘme du “rĂȘve dâune gauche unie”. Le phĂ©nomĂšne du Parti de gauche doit son Ă©mergence, en derniĂšre analyse, Ă deux dĂ©veloppements politiques : premiĂšrement, la trĂšs grande insatisfaction et la colĂšre causĂ©e par la dĂ©molition des mesures de sĂ©curitĂ© sociale et les illusions en baisse envers “lâĂ©conomie de marchĂ©”; et deuxiĂšmement, les nombreuses dĂ©faites des luttes sociales contre Hartz IV et lâAgenda 2010 [1]. Ce parti nâest en rien le produit dâun changement substantiel de sociĂ©tĂ©, vers la gauche, sur fond de luttes de classe exacerbĂ©es, mais plutĂŽt des faiblesses de lâĂ©tape initiale actuelle du mouvement. MĂȘme sâil y a beaucoup dâindignation face aux plans de coupures de nos dirigeants et un climat plus ouvert aux idĂ©es socialistes de gauche, le paysage politique actuel est tout autant quâauparavant dĂ©terminĂ© par lâapathie politique, lâisolement et un vague espoir en des solutions provenant des institutions prĂ©sentes. Dans ce contexte, le projet du “Parti de gauche” est surtout lâexpression dâune nouvelle forme de la gauche bourgeoise, qui sâest donnĂ©e comme objectif la refondation de la social-dĂ©mocratie, vu la crise du SPD et sa capacitĂ© rĂ©duite de rĂ©cupĂ©ration.
Nouveaux sociaux-dĂ©mocrates — vieux sociaux-dĂ©mocrates
Le cadre dâorientation politique du soi-disant “Parti de gauche” est un programme bourgeois inspirĂ© dâune vision keynĂ©sienne du monde. Ăvidemment, on nây trouvera aucune revendication qui pourrait transcender la rĂ©alisation du capital. PlutĂŽt, lâaccent est mis sur le re-mĂąchage des vieilles banalitĂ©s sociales-dĂ©mocrates : le renforcement de la demande interne, davantage de programmes dâinvestissement dâĂtat, lâaugmentation des taux dâimposition, une distribution plus “juste” de la richesse sociale, etc. Le cĆur de lâargument est une critique trĂšs vague et abstraite du prĂ©tendu “nĂ©o-libĂ©ralisme”, auquel est ajoutĂ©e la revendication dâĂtat social “sĂ©curisĂ©” et/ou “dĂ©veloppĂ© autrement pour faire face aux conditions de 21Ăšme siĂšcle” (Manifeste Ă©lectoral du WASG). Avec leur transfiguration de lâĂtat social en un supposĂ© rĂ©partiteur neutre entre les classes qui — par le biais de quelques moyens de pression et quelques tours de passe-passe parlementaires — pourrait devenir une force de justice, le “Parti de gauche” sâoriente vers la participation, et la conception dâune administration charitable du capitalisme. Sa stratĂ©gie vise Ă suivre le SPD en tant que “partenaire dans lâĂtat social” ou “de montrer en pratique quâun Ătat peut aussi ĂȘtre dirigĂ© par la gauche” (Gregor Gysi). OĂč cela mĂšne-t-il en pratique. On peut en faire le constat Ă Meclkenburg, Vorpommern et Berlin, oĂč le “PDS de gauche” est responsable de coupures dans les programmes sociaux, dâaccords salariaux imposĂ©s, et de terreur dâĂtat raciste.
Un Oskar est un Oskar de trop!
Avec sa sortie mĂ©diatiquement perspicace du SPD et lâannonce de sa candidature pour une liste commune PDS-WASG, il nây a aucun doute quâOskar Lafontaine a accĂ©lĂ©rĂ© la formation dâune alliance Ă©lectorale de “gauche”. Alors mĂȘme que le WASG Ă©tait en voie de formation, Lafontaine Ă©tait souvent considĂ©rĂ© comme un “atout” et une figure de proue possible pour un nouveau projet Ă gauche, ce qui en dit long sur certains intellectuels de “gauche”. Oskar Lafontaine, un charlatan porteur des espoirs de la gauche, qui, il nây a pas si longtemps, a Ă©bauchĂ© la demande dâun raccourcissement du temps de travail sans augmentation de salaire compensatoire et a proposĂ© dâĂ©roder les prestations de chĂŽmage en fonction dâenquĂȘtes de revenus — a inventĂ© lâidĂ©e fondamentale des rĂ©formes Hartz. En 1998, il a directement menacĂ© les sans-emploi dans les Bildzeitung: “Une offre dâemploi doit ĂȘtre acceptĂ©e. Sinon, les bĂ©nĂ©fices seront coupĂ©s”. En tant que prĂ©sident du SPD, Lafontaine a mis de lâavant, en la durcissant de maniĂšre significative, la loi sur les rĂ©fugiĂ©s, et il sâest illustrĂ© dans les dĂ©portations dâallemands ethniques aussi bien que des Sintis et des Romas. Il a soutenu la proposition de Schily de mettre en place des “camps dâinternement” pour les rĂ©fugiĂ©s en Afrique du Nord et il soutint les menaces de torture dans le cas de Jakob Von Metzler [2]. Ă la lumiĂšre de tout cela, ses violentes diatribes contre les prĂ©tendus “travailleurs Ă©trangers” qui volent “les emplois des chefs de familles allemandes” ne doivent pas nous surprendre. La seule nouveautĂ©, câest que maintenant Lafontaine fait des remarques racistes sans sa carte de membre du SPD. Pour le social-dĂ©mocrate Lafontaine, le concept de “justice sociale” a Ă©tĂ©, et est encore constamment teintĂ© de nationalisme. Avec ses rĂ©fĂ©rences Ă la fonction de lâĂtat garant de lâordre, Ă lâ “Ă©conomie sociale de marchĂ©”, ainsi que par sa dĂ©nonciation du “nĂ©o-libĂ©ralisme anglo-saxon”, Lafontaine soutient un programme national social rĂ©actionnaire, et trouvera certainement plusieurs admirateurs et imitateurs dans la “gauche”.
Une couverture de gauche pour des plans capitalistes dâĂtat
Ă certaines occasions, le nationalisme de Lafontaine et les Ă©lĂ©ments du programme du Parti de gauche sont considĂ©rĂ©s et commentĂ©s de façon critique par des segments de la gauche; mais en gĂ©nĂ©ral, les espoirs portĂ©s sur le Parti de gauche, en tant que vĂ©hicule pour gagner de lâinfluence et faire des gains sur le paysage politique, dominent. Plusieurs groupes -trotskistes en particulier — ont tellement abusĂ© du rĂŽle de “soutien critique”, que câest presque devenu leur seconde nature et sont trĂšs occupĂ©s Ă donner au nouveau projet sa nĂ©cessaire façade de gauche. Un mouvement de va-et-vient trĂšs colorĂ©, autour du “Parti de gauche” a commencĂ©, avec des perspectives atroces comme “un parti dâouvriers combatifs” (SAV, Sozialistische Alternative), “lâunitĂ© anti nĂ©o-libĂ©rale” (Linksruck — Vers la gauche), la nĂ©cessitĂ© de “faire un pas en direction des masses” (Arbeitermacht — Pouvoir Ouvrier) et/ou dâun “compromis historique” entre la “gauche rĂ©formiste et anti-capitaliste” (Sozialistische Zeitung, juillet 2005). Nous sommes plutĂŽt indiffĂ©rents sur la façon dont de tels groupes arrivent Ă leur paix intĂ©rieure. NĂ©anmoins, il doit ĂȘtre clair quâun travail Ă lâintĂ©rieur du cadre du “Parti de gauche” ne peut seulement se faire quâau prix dâune conformitĂ© et dâune neutralisation considĂ©rables. De plus, il ne peut ĂȘtre assumĂ© que ce parti contribuera Ă “renforcer les positions de gauche dans lâensemble, et amĂ©liorer le cadre de notre travail”, comme une lettre ouverte des groupes berlinois ALB (Antifaschistische Linke Berlin — Gauche anti-fasciste de Berlin) et FelS (FĂŒr eine linke Strömung — Pour un courant de gauche) aux PDS et au WASG le prĂ©tend. Les signataires de cette adresse fidĂšle — qui se sont trĂšs prĂ©somptueusement fait valoir comme ceux et celles qui “dans plusieurs endroits et villes font de la politique basiste visible et maintiennent autant les projets que les structures” — se ridiculisent lorsquâils acclament la “demande pour lâintroduction dâun revenu de base adĂ©quat [âŠ] comme la rĂ©ponse correcte Ă la politique nĂ©o-libĂ©rale prĂ©sente”, et lorsquâils invitent ensuite, pour le bien de la paix sur la gauche, la nouvelle social-dĂ©mocratie Ă “sâĂ©riger fermement contre les incitateurs de la haine raciste et nationaliste”. NĂ©anmoins, la lettre dâaccompagnement annexĂ©e admettait avec une honnĂȘtetĂ© surprenante que le “PDS/WASG est seulement intĂ©ressĂ© Ă se lier Ă la gauche extraparlementaire en tant que bassin dâĂ©lecteurs”. Ce que cache ce jeu de clown, ce sont les efforts pour obtenir des boulots dans le mouvement ou du moins des entrĂ©es, en se couvrant des apparats de la “gauche radicale”. LâinfĂąme numĂ©ro dâĂ©quilibriste entre le parlement et le mouvement, qui nous est servi ici comme la nouvelle “option stratĂ©gique”, nâest quâune nouvelle couleuvre Ă avaler pour la gauche du mouvement.
PiÚge et pauvreté du parlementarisme
Cela a certainement quelque chose Ă voir avec la naĂŻvetĂ© chronique et la stupiditĂ© de plusieurs gauchistes, mais encore plus avec le pouvoir rĂ©cupĂ©rateur structurel du parlementarisme dans le capitalisme moderne. Le parlement a depuis longtemps perdu son rĂŽle créé par les rĂ©volutions bourgeoises dâorgane central de mĂ©diation entre les classes. Tandis que les dĂ©cisions rĂ©elles sont prises dans les comitĂ©s discrets de lâappareil dâĂtat, le parlementarisme a pour nos dirigeants la fonction principale de couvrir idĂ©ologiquement les actions de leurs gouvernements dans des draps dĂ©mocratiques. Due Ă la fixation limitĂ©e au cadre de lâĂtat/Nation pour agir, toute orientation parlementaire mĂšne tĂŽt ou tard au dĂ©sir de co-administrer les nĂ©cessitĂ©s du capitalisme en concordance avec “lâopinion publique”. Les mariols qui aiment rĂ©pĂ©ter inlassablement les Ă©crits de LĂ©nine sur le “radicalisme gauchiste” et sur “lâutilisation tactique du parlement”, doivent comprendre que pour nous, et dâaucune façon, le rĂ©sultat de cette “tactique” (la social dĂ©mocratisation des partis communistes et leur sujĂ©tion aux exigences de la politique Ă©trangĂšre du capitalisme dâĂtat moscovite) ne vaut la peine dâĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ©. Pour cette raison, nous rejetons catĂ©goriquement toute participation au spectacle parlementaire et tout appel Ă voter et faire campagne Ă©lectoralement. Cela ne peut mener quâĂ encourager ou mĂȘme consolider les illusions dans la “dĂ©mocratie bourgeoise”. En tant que variante classique de la reprĂ©sentation politique, le parlementarisme est opposĂ© Ă la seule voie possible pour changer la sociĂ©tĂ© : lâaction autonome de la classe. Le nouveau Parti nâest rien dâautre quâune variation Ă©picĂ©e dâun parti bourgeois de gauche respectant la lĂ©galitĂ© bourgeoise, dont la fonction originelle fut dâutiliser et de dĂ©voyer les mouvements extraparlementaires. Il nâest pas un point de dĂ©part mais plutĂŽt un autre obstacle au dĂ©veloppement de la rĂ©sistance autonome et de la solidaritĂ© par le bas. Lâ “UnitĂ© de gauche”, qui est cĂ©lĂ©brĂ©e et invoquĂ©e dans le contexte du “Parti de gauche”, nâest pas lâunitĂ© dâaction sur la base dâune politique de classe autonome, mais se fonde plutĂŽt sur les institutions de lâĂtat bourgeois. La rupture sans compromis avec la Gauche Ă©tatique et la construction dâune alternative communiste se dĂ©montre dans ce contexte, autant comme une question de principe que dâhonnĂȘtetĂ© intellectuelle.
Pour une sociĂ©tĂ© sans classe et sans Ătat!
Gruppe Internationaler SozialistInnen, Septembre 2005[1] Les plans de la bourgeoisie allemande pour restructurer (i.e., abolir) la sécurité sociale.
[2] Jakob Von Metzler Ă©tait le fils ĂągĂ© de 11 ans dâun banquier qui a Ă©tĂ© kidnappĂ© (et tuĂ©) par Magnus GĂ€fen dans le but de demander une rançon. Il fut proposĂ© de torturer GĂ€fen pour lui faire rĂ©vĂ©ler oĂč se trouvait Metzler, alors quâon croyait encore que ce dernier Ă©tait en vie.
