Politiques répressives contre les immigrants aux Etats-Unis
2006-12-01
in
Les sans-papier organisent la riposte
Le 1er mai, des centaines de milliers de travailleurs et de travailleuses sans-papier ont manifestĂ© dans les rues contre les lois draconiennes en matiĂšre dâimmigration. IntitulĂ©e “Une journĂ©e sans immigrants”, la journĂ©e de protestation ferma des commerces, des restaurants, des chantiers de construction et causa des arrĂȘts de travail dans une partie des secteurs agricoles et industriels de lâĂ©conomie. Des villes comme New York, Denver, Chicago et Los Angeles ont Ă©tĂ© la scĂšne de manifestations fortes de centaines de milliers de personnes. Tandis que lâattitude des travailleurs et des travailleuses Ă©tait militante et solidaire, le mouvement en tant que tel fut encouragĂ© par des composantes de la bourgeoisie et organisĂ© par des Ă©lĂ©ments de la petite bourgeoisie. Alors quâun mouvement mobilisant autant de salariĂ©s, prenant position publiquement et sâidentifiant en tant que tel le 1er mai, est un Ă©vĂ©nement extraordinaire, particuliĂšrement aux Ătats-Unis, il cristallise cependant les contradictions confrontant les salariĂ©s dans tout mouvement interclassiste, oĂč dans ce cas nous avons vu des prolos sans papier scander “Nous sommes des travailleurs”, tout en brandissant des drapeaux amĂ©ricains.
La section du capital qui soutient une normalisation du statut de leur main dâĆuvre immigrante ont de fait soutenu la rĂ©forme des lois sur lâimmigration dans le but de protĂ©ger leur rĂ©serve de “cheap labour”. Gallo Wines en Californie permirent Ă leurs salariĂ©s de prendre une journĂ©e de congĂ©. Huit des quatorze usines de Purdue Chicken cessĂšrent aussi leurs activitĂ©s pour la journĂ©e et la plus grande compagnie de boucherie au monde ferma cinq de ses neuf usines de bĆuf et quatre de ses six usines de porc. La lĂ©gislation draconienne menace directement ces employeurs en dĂ©stabilisant leur main dâĆuvre par le danger permanent de poursuites lĂ©gales.
La loi extrĂȘmement sĂ©vĂšre, dite de “Border Security”, votĂ©e par le gouvernement en dĂ©cembre dernier, servit de catalyseur et suscita beaucoup de la colĂšre qui sâest exprimĂ©e dans la rue. Ce qui est Ă lâordre du jour du gouvernement est la criminalisation toujours plus poussĂ©e de lâimmigration clandestine, ce qui criminaliserait des dizaines de millions de travailleurs et de travailleuses ainsi que potentiellement toute personne se portant Ă leur secours ou les employant. Tout cela en planifiant de construire plus de murs le long de plus larges sections de la frontiĂšre mexicaine et en utilisant la Garde nationale et des rĂ©servistes pour en patrouiller des secteurs. La nouvelle loi prĂ©voit aussi une quantitĂ© lĂ©gĂšrement plus Ă©levĂ©e de visas de travail. La logique Ă©tant dâapaiser les employeurs qui profitent de cette main dâĆuvre en offrant un plus grand nombre de visa aux immigrants qui peuvent ĂȘtre dĂ©portĂ©s pour la moindre infraction , y compris les Ă©carts de conduites les plus insignifiants.
Avec son Bill 4437, titrĂ© “Border Protection, Antiterrorism, and Illegal Immigration Control Act of 2005” votĂ© en dĂ©cembre 2005, la Chambre des reprĂ©sentants rĂ©clamela construction de 700 milles (1120 km) de clĂŽture le long de la frontiĂšre, exige que le gouvernement fĂ©dĂ©ral assume la mise en garde des sans-papier dĂ©tenus par les autoritĂ©s locales ou dâĂtats, force les employeurs Ă vĂ©rifier Ă©lectroniquement le statut dâimmigrant de leurs employĂ©s, Ă©limine le Diversity Immigrant Visa qui accordait des permis aux immigrants et aux immigrantes provenant de pays Ă faibles taux dâimmigration vers les Ătats-Unis, interdit lâattribution de subsides fĂ©dĂ©raux Ă toute agence fĂ©dĂ©rale, gouvernementale ou locale qui maintient une politique de sanctuaires pour les sans-papier, impose une amende de 3000 dollars Ă toute personne devant ĂȘtre dĂ©portĂ©e, Ă©tablit une sentence minimum de dix ans pour documents trafiquĂ©s, force tous les sans-papier Ă se soumettre Ă un examen de leur dossier criminel, de la liste de contrĂŽle terroriste et une vĂ©rification de documentation frauduleuse avant quâune personne immigrante puisse recevoir le statut de rĂ©sident lĂ©gal, prescrit une peine minimale de trois ans pour ceux et celles qui donneraient refuge Ă des sans-papier et, enfin, refuse dâaccepter des immigrants lĂ©gaux provenant de pays qui ne reprennent pas des personnes dĂ©portĂ©es. On doit noter que tandis que lâarticle qui sâattaque aux personnes qui portent sciemment secours Ă des immigrants illĂ©gaux Ă©tait, en principe, une mesure visant les contrebandiers dâimmigrants illĂ©gaux, il fut formulĂ© assez vaguement pour faciliter la criminalisation de toutes tentatives de fourniture de sanctuaire aux sans-papier. Par sa lĂ©gislation jumelle, le Bill 2611, le SĂ©nat amĂ©ricain a largement traitĂ© de lâextension ou de la restriction des divers visas de lâImmigration and Naturalization Service (INS) qui rĂ©gulent le flot de main dâĆuvre immigrante dans les secteurs agricole, industriel, technique et intellectuel de lâĂ©conomie. Il impose des peines carcĂ©rales spĂ©ciales pour ceux et celles qui construisent, financent ou utilisent des galeries souterraines frontaliĂšres. Dâautres mesures sont prĂ©vues en ce qui concerne la participation dâimmigrants non-citoyens dans les forces armĂ©es et une plus grande surveillance aĂ©rienne des frontiĂšres. La lĂ©gislation de la Chambre avait spĂ©cifiquement pour but de calmer les Ă©lĂ©ments les plus extrĂȘmes Ă lâintĂ©rieur du gouvernement amĂ©ricain, alors que le Bill du SĂ©nat amenait des dispositions pour apaiser les capitalistes inquiets de lâĂ©tat de plus en plus prĂ©caire de leur main dâĆuvre.
![]() |
Ă lâinstant mĂȘme oĂč les contestations immigrantes commencĂšrent Ă se rĂ©percuter dans les mĂ©dias, le gouvernement amĂ©ricain donna une rĂ©ponse sans Ă©quivoque aux travailleurs et aux travailleuses sous la forme dâun nombre record dâarrestations, alors que quelques 1200 sans-papier furent arrĂȘtĂ©s dans une opĂ©ration menĂ©e Ă travers le pays. Mais la rĂ©pression actuelle contre lâimmigration nâest pas que le produit du seul rĂ©gime Bush. Elle prit de lâimportance sous lâIllegal Immigration Reform and Immigrant Responsibility Act du PrĂ©sident Clinton, qui fut promulguĂ©e en 1996 en rĂ©ponse Ă lâattaque terroriste par deux suprĂ©matistes blancs contre lâĂ©difice fĂ©dĂ©ral Ă Oklahoma City. Suite Ă cette loi, la dĂ©tention de sans papier augmenta de 51000 arrestations en 1995 Ă 198000 en 2004. Selon Amnistie International, le nombre dâenfants dĂ©tenus pour immigration illĂ©gale aux USA dans des unitĂ©s correctionnels amĂ©ricaines a augmentĂ© de 2375 en 1997 Ă 5385 en 2002. En 2004, quotidiennement, quelques 22814 sans-papier attendent en prison une dĂ©cision qui les dĂ©portera ou les libĂ©rera. Si vous croyez que la torture, lâhumiliation sexuelle et lâisolement cellulaire sont le fait unique de camps de dĂ©tention comme Abu Ghraib, ces cauchemars prirent naissance dans le systĂšme pĂ©nitencier amĂ©ricain et les sans-papier y sont assujettis tous les jours. Il est Ă signaler que lâINS rĂ©munĂšre les prisons locales pour dĂ©tenir des sans-papier, ce qui constitue un encouragement de profits nets aux autoritĂ©s locales pour quâelles maintiennent en dĂ©tention les immigrants et les immigrantes le plus longtemps possible dans un Ă©tat dâincertitude sur leur statut de rĂ©sidence ou de dĂ©portation.
Le 12 aoĂ»t 2005, le Gouverneur Bill Richardson du Nouveau Mexique dĂ©clara un “Ă©tat dâurgence” officiel dans plusieurs comtĂ©s prĂšs de la frontiĂšre. Le 15 aoĂ»t, Janet Napolitano, la Gouverneure de lâArizona en fit de mĂȘme. Normalement, de telles mesures ne sont dĂ©clarĂ©es par les gouverneurs dâĂtats quâen cas de dĂ©sastres naturels majeurs. Le 18 mai 2006, le SĂ©nat amĂ©ricain faisait de lâanglais la langue nationale officielle; un geste sans prĂ©cĂ©dent dans ce pays fondĂ© sur la notion explicite de ne pas avoir de langue ou de religion officielle et oĂč une importante population hispanophone a vĂ©cu Ă travers toute son histoire. Les Ătats-Unis contiennent encore aujourdâhui, la cinquiĂšme plus importante communautĂ© de langue espagnole au monde. Le Parti dĂ©mocrate a soutenu une version Ă©dulcorĂ©e de la loi rĂ©publicaine. Sâils sont signĂ©s et deviennent lois, les deux bills causeront des problĂšmes sĂ©rieux pour toutes personnes ayant Ă©ventuellement besoin de services bilingues. Aujourdâhui, la bourgeoisie nâest plus capable dâĂȘtre “progressiste”. Que le gouvernement sâapprĂȘte Ă faire de lâanglais la seule langue officielle, dĂ©montre comment les deux factions Ă la tĂȘte du capitalisme amĂ©ricain ne peuvent maintenir leur pouvoir et rĂ©gner, quâen faisant appel et en encourageant les sentiments les plus rĂ©trogrades et les plus rĂ©actionnaires de la population dans son ensemble. Avec un taux dâanalphabĂ©tisme en anglais Ă un niveau extraordinaire pour un Ătat capitaliste central (les estimĂ©s actuels dâanalphabĂ©tisme adulte en anglais amĂ©ricain vont jusquâĂ un adulte sur trois, ce qui reprĂ©sente 90000000 de personnes), il nâest pas raisonnable de croire que la classe capitaliste est concernĂ©e plus quâil ne le faut par lâenseignement de cette langue qui serait la leur. La vĂ©ritĂ© dans tout ce bla-bla sur lâimmigration, son impact sur lâĂ©conomie et la compĂ©tition pour des emplois quâelle crĂ©erait avec les prolos dĂ©jĂ sur place, est que cette lĂ©gislation nâaborde aucunement ces questions. Le point central de toute cette politique rĂ©pressive est la rĂ©gulation du flot de main dâĆuvre immigrĂ©e vers et hors de tous les secteurs de lâĂ©conomie.
LâhystĂ©rie anti-immigration de la bourgeoisie a maintenant aussi pour effet quâelle sâattaque depuis le 1er juillet aux bĂ©nĂ©ficiaires de Medicare. Le Deficit Reduction Act, crĂ©e par des politiciens rĂ©publicains et dĂ©mocrates est maintenant devenu loi par la signature du PrĂ©sident Bush. Elle impose Ă tous les bĂ©nĂ©ficiaires du Medicaid de prĂ©senter un passeport, un certificat de naissance ou une preuve de naturalisation sous peine de se voir refuser la couverture de lâassurance. Cela affectera non seulement les sans-papier, mais aussi tous ceux et celles qui manquent de documents, tels les sans-abri, les handicapĂ©s mentaux, les victimes de lâouragan Katrina et les autres personnes des couches les plus vulnĂ©rables de la classe ouvriĂšre.
En ce moment-mĂȘme, des nervis du Minuteman Project patrouille la frontiĂšre du Texas. Le projet commença lâan dernier en Arizona oĂč le groupe dâextrĂȘme-droite Minuteman a vu son projet reconnu officiellement par des segments du gouvernement qui soutiennent cette organisation politico-militaire. Selon les statistiques de lâUS Border Patrol, 1,954 sans-papiers sont morts en tentant de traverser clandestinement la frontiĂšre amĂ©ricaine entre 1998 et 2004. Ce chiffre nâinclut que les sans-papier dĂ©cĂ©dĂ©s du cĂŽtĂ© amĂ©ricain de la frontiĂšre et dont les dĂ©pouilles ont Ă©tĂ© trouvĂ©es par le US Border Patrol. Il est probable que le vrai chiffre est dâau moins le double des statistiques officiels. Les dĂ©cĂšs sont souvent dus Ă des coups de chaleur, la dĂ©shydratation, oĂč des causes violentes dues Ă des coyotes, des contrebandiers ou des propriĂ©taires terriens rĂ©actionnaires qui sont persuadĂ©s quâils ont le droit de tuer quiconque met le pied sur leur propriĂ©tĂ©, que ces derniers soient armĂ©s ou non. Le nombre de ces dĂ©cĂšs augmente constamment, chaque nouvelle annĂ©e produisant un nouveau record de victimes.
Des Ă©lĂ©ments racistes voudraient nous faire avaler que le caractĂšre mĂȘme des Ătats-Unis est menacĂ© par lâimmigration. En rĂ©alitĂ©, le nombre dâimmigrants a atteint son sommet en 1910 alors quâil Ă©tait de 14,7% de la population amĂ©ricaine. Donc, mĂȘme sâil y a 35,2 millions dâimmigrants et dâimmigrantes aujourdâhui, cela ne fait que 12,1% de la population. Il y a une croissance de lâimmigration aux Ătats-Unis, mais elle nâest pas Ă un niveau record et elle est largement le fait de lâessor planĂ©taire correspondant de la main dâĆuvre se dĂ©plaçant Ă la recherche de travail.
Alors que le capital jouit de la plus grande libertĂ© de mouvement possible, instantanĂ©ment et Ă©lectroniquement, partout, les prolĂ©taires du monde entier voient leur libertĂ© de mouvement de plus en plus rĂ©primĂ©. Un jour, les travailleurs et les travailleuses dans ce mouvement en viendront Ă comprendre que le fait de brandir le drapeau ne leur donnera pas plus de droits ou de sanctuaires, que mĂȘme sâils croient ĂȘtre aussi des AmĂ©ricains, les vrais AmĂ©ricains sont les capitalistes, dont les politiciens et les bureaucrates serviles utilisent les lois de “rĂ©forme” de lâimmigration comme la manette dâun robinet pour rĂ©gler le dĂ©bit de main dâĆuvre immigrante vers ou hors les Ătats-Unis.
Ce mouvement des immigrants et des immigrantes peut potentiellement amorcer une rĂ©flexion plus approfondie dans leurs rangs sur la nature des Ătats-Unis; sur le fait quâen tant que prolĂ©taires, nâĂ©tant rien dâautre quâune source de travail hyper-exploitĂ©e, ils et elles nâont pas de patrie. Alors que certains salariĂ©s “de souche” peuvent appuyer les lois anti-immigration suite au sentiment propagĂ© par les mĂ©dias quâils seraient en compĂ©tition avec les sans-papier, ils ne pourront que se rendre compte de par leur propre expĂ©rience, que les capitalistes sont la vraie menace Ă leur avenir. La bourgeoisie, quâelle soit dĂ©mocrate ou rĂ©publicaine, mettra de lâavant une forme ou une autre de criminalisation plus poussĂ©e des sans-papier aux Ătats-Unis, quelque soit la forme et lâapparence de la lĂ©gislation lorsquâelle deviendra loi. Bon nombre de prolĂ©taires se rendent compte que lâoffensive anti-immigration nâest quâun battage publicitaire politique cherchant Ă crĂ©er des divisions, Ă©laborĂ© par un rĂ©gime de plus en plus sĂ©nile et imprĂ©gnĂ© de ses nĂ©vroses collectives. Seule la classe ouvriĂšre peut y mettre fin.
![]() |
Ces travailleurs et ces travailleuses confrontĂ©s Ă la traversĂ©e des frontiĂšres aux nervis, aux contrebandiers sans vergogne et les garde-frontiĂšres ont le droit de se dĂ©fendre sâils sont attaquĂ©s par ces Ă©lĂ©ments rĂ©actionnaires. Ils et elles devraient organiser leurs structures dâentre-aide humanitaires autonomes et les prolos “de souche” devraient leur porter assistance plutĂŽt que se leurrer en faisant confiance aux mĂ©canismes dĂ©mocratiques lĂ©gaux qui ne bĂ©nĂ©ficient quâĂ la rĂ©action brutale du capitalisme sĂ©nile.
A. Smeaton

