Barcelone, les jours de mai 1937

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70e anniversaire

On a commĂ©morĂ© l’annĂ©e derniĂšre, le 70e anniversaire de la guerre en Espagne. La Guerre civile espagnole a suscitĂ© plus de commentaires politiques et de rĂ©flexion historique que presque tous les autres Ă©vĂ©nements des temps modernes. À chaque dĂ©cennie successive, les mythes sur l’Espagne ne diminuent pas, alors que les sympathisants des divers protagonistes de cette guerre rivalisent tous pour que leur version des Ă©vĂ©nements domine le discours politique [1].

Cette annĂ©e, c’est l’anniversaire des jours de mai 1937, que plusieurs considĂšrent de façon fausse comme «la fin de la rĂ©volution» en Espagne. Il est facile de prĂ©tendre Ă  la sagesse aprĂšs les faits, mais l’article que nous republions ici, paru dans Bilan #41, bulletin thĂ©orique mensuel de la Fraction italienne de la Gauche communiste, dĂ©montre qu’il y avait un courant Ă  l’intĂ©rieur de la classe ouvriĂšre qui dĂ©fendait ses intĂ©rĂȘts de classe indĂ©pendants. Alors que presque tout le monde se pressait pour soutenir (de maniĂšre critique ou non) la RĂ©publique espagnole, Bilan, dĂšs ses dĂ©buts [2], indiquait que le soutien donnĂ© Ă  un État bourgeois signifiait l’abandon automatique du programme rĂ©volutionnaire. Son analyse s’avĂ©ra de plus en plus clairement juste Ă  mesure que la guerre s’embourbait et que ceux qui croyaient faire la rĂ©volution furent assassinĂ©s et Ă©crasĂ©s. Bilan a mis aussi clairement l’accent sur le contexte international dans lequel la classe ouvriĂšre menait son combat c’est-Ă -dire les alignements impĂ©rialistes entre les «dĂ©mocraties» occidentales et Staline d’une part et les rĂ©gimes «fascistes» d’autre part.

Le fait que la guerre mondiale n’a pas encore Ă©clatĂ© ne signifie pas que le prolĂ©tariat espagnol et international n’a pas dĂ©jĂ  Ă©tĂ© mobilisĂ© dans le but de s’entre-tuer sous les slogans impĂ©rialistes du fascisme et de l’antifascisme.

Bilan #34
août-septembre, 1936

En termes historiques, la classe ouvriĂšre internationale Ă©tait encore assommĂ©e par le poids de la dĂ©faite matĂ©rielle et idĂ©ologique de la vague rĂ©volutionnaire qui avait suivi la PremiĂšre Guerre mondiale. Les derniĂšres manifestations de cette vague rĂ©volutionnaire s’étaient Ă©teintes en 1927, avec la mort de milliers de travailleurs chinois, trahis par une politique d’alliance et de front uni avec le Kuomintang nationaliste bourgeois qui les avait bien vite massacrĂ©s. L’isolement de la Russie, seul bastion oĂč les travailleurs avaient rĂ©ussi Ă  dĂ©truire le pouvoir de l’État capitaliste avait menĂ©e Ă  la mort des soviets, les vrais organes du pouvoir ouvrier et Ă  la montĂ©e d’une partitocratie qui, sous la dictature de Staline a entrepris de dĂ©truire tout ce qui pouvait subsister des mesures prolĂ©tariennes d’Octobre 1917. Dans le cours de cette contre-rĂ©volution, tous les Ă©lĂ©ments vĂ©ritablement rĂ©volutionnaires de l’Internationale communiste furent expulsĂ©s ou assassinĂ©s.

En Italie, la Gauche avait non seulement fondĂ© le Parti communiste d’Italie, mais continuait Ă  dominer la pensĂ©e de ses membres, mĂȘme aprĂšs que Bordiga et ses alliĂ©s furent chassĂ©s de sa direction en 1923, et que le leadership de Gramsci fut imposĂ© au parti par le ComitĂ© exĂ©cutif du Komintern. Gramsci n’a rĂ©ussi Ă  se dĂ©barrasser de la Gauche qu’en menaçant de couper le salaire des permanents qui voteraient contre ses ThĂšses de Lyon. Tandis que Bordiga se retira de la vie politique, et que d’autres, comme Damen, furent emprisonnĂ©s dans les geĂŽles fascistes pendant une bonne partie des annĂ©es de l’entre deux guerre, un certain nombre de membres de la Gauche formĂšrent la Fraction en exil Ă  Pantin, prĂšs de Paris en 1928. Ils reconnaissaient que la classe ouvriĂšre avait subi une dĂ©faite terrible et ils considĂ©raient qu’il Ă©tait prĂ©maturĂ© de fonder un nouveau parti, car la clartĂ© politique sur cette dĂ©faite n’avait pas encore abouti [3].

Comprendre jusqu’à quel point la dĂ©faite avait Ă©tĂ© profonde prit un certain temps, et ce n’est que dans les annĂ©es 40 que les membres de la Fraction italienne en arrivĂšrent Ă  bien comprendre la nature de classe de l’URSS. Cependant, en 1936 et 1937, ils saisissaient dĂ©jĂ  trĂšs bien que «l’État soviĂ©tique» jouait le rĂŽle de bourreau du prolĂ©tariat et qu’elle «le livrerait aux quartiers gĂ©nĂ©raux des deux camps rivaux».

Pour situer l’article dans son vĂ©ritable contexte, nous avons rĂ©digĂ© une brĂšve introduction historique pour dĂ©montrer que l’analyse de Bilan n’était pas qu’une simple vue de l’esprit, mais qu’elle Ă©tait fondĂ©e solidement sur ce qui se passait vraiment en Espagne Ă  cette Ă©poque. Cela s’avĂšre nĂ©cessaire pour combattre ceux qui sont portĂ©s vers la vision sentimentale c’est Ă  dire qu’on Ă©tait tout prĂšs d’une victoire prolĂ©tarienne dans l’Espagne de 1936, ou ceux qui entretiennent encore l’illusion que l’antifascisme est quelque chose d’autre que la lutte pour la dĂ©mocratie bourgeoise.

La révolte du général et la résistance ouvriÚre

J’étais venu en Espagne dans l’intention d’écrire des articles pour les journaux, mais Ă  peine arrivĂ©, je m’engageais dans les milices, car Ă  cette date, et dans cette atmosphĂšre, il paraissait inconcevable de pouvoir agir autrement. Les anarchistes avaient toujours effectivement la haute main sur la Catalogne et la rĂ©volution battait encore son plein […] C’était bien la premiĂšre fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville oĂč la classe ouvriĂšre avait pris le dessus […] À en croire les apparences, dans cette ville les classes riches n’existaient plus.

Hommage Ă  la Catalogne.

Cette description cĂ©lĂšbre de Barcelone en dĂ©cembre 1936, dans les premiĂšres pages du livre de George Orwell renferme plusieurs des illusions du temps, et pas seulement dans le monde anglophone, sur la situation en Espagne aprĂšs le 19 juillet 1936. Le jour prĂ©cĂ©dent, le gĂ©nĂ©ral Franco avait menĂ© son pronunciamiento contre le gouvernement de Front populaire, Ă©lu le mois de fĂ©vrier prĂ©cĂ©dent. Dans le cours normal des choses en Espagne, de tels coups militaires auraient normalement rĂ©ussis dĂšs le dĂ©part, et une nouvelle dictature se serait Ă©tablie. S’il n’en avait Ă©tĂ© que du gouvernement de Front populaire, le golpe de estado de Franco aurait eu un rĂ©sultat identique. Le jour mĂȘme du coup d’État, le Premier ministre Casares Quiroga annonça, avec l’appui du PrĂ©sident Manuel Azaña, que toute personne prise Ă  fournir des armes aux travailleurs serait fusillĂ©e. Pendant ce temps, il tentait de nĂ©gocier avec les franquistes. Lorsqu’il Ă©choua, Azaña en appela Ă  «l’archiprĂȘtre du compromis» [4], Martinez Barrio, pour tenter d’en arriver Ă  un compromis avec Franco, alors qu’il ignorait la marche de 100 000 travailleurs rĂ©clamant des armes, sur la Place Puerta del Sol Ă  Madrid. Ce fut seulement alors le rejet d’un gouvernement de coalition nationale par le gĂ©nĂ©ral Mola, l’un des leaders du complot, qui empĂȘcha les deux ailes de la bourgeoisie d’en arriver Ă  une entente contre la classe ouvriĂšre. À ce moment lĂ , Giral, un proche ami du prĂ©sident devint le troisiĂšme premier ministre en 24 heures. Il arriva Ă  la conclusion qu’il n’y avait pas d’autre alternative que d’armer les travailleurs, car certains d’entre eux avaient dĂ©jĂ  rĂ©ussi Ă  se les approprier (soit dans les entrepĂŽts gouvernementaux, soit auprĂšs des conscrits de l’armĂ©e rĂ©guliĂšre qui les avaient rejoints) et ripostaient dĂ©jĂ . Les dirigeants du Parti socialiste espagnol, Largo Caballero et Indalecio Prieto Ă©taient tout aussi horrifiĂ©s que les bourgeois libĂ©raux, par la perspective d’armer les masses, mais lorsque Giral affirma que cela pourrait ĂȘtre fait d’une maniĂšre contrĂŽlĂ©e par le biais des organisations syndicales, l’UGT socialiste (que dirigeait Caballero) et la CNT anarchiste, ils acceptĂšrent. La raison pour laquelle nous avons relatĂ© ces faits d’une façon aussi dĂ©taillĂ©e devrait maintenant apporter la clartĂ©: tous les partis de la bourgeoisie, y inclus ceux qui prĂ©tendaient reprĂ©senter la classe ouvriĂšre au parlement espagnol (les CortĂšs) Ă©taient unis dans leur opposition Ă  toute idĂ©e d’initiative prolĂ©tarienne de la rue, car une vraie rĂ©volte populaire les priverait de leur pouvoir.

D’une certaine maniĂšre, leurs tergiversations dĂ©montraient qu’il Ă©tait trop tard et qu’ils avaient dĂ©jĂ  perdu le contrĂŽle de la situation. Dans les rĂ©gions qui avaient ralliĂ© la RĂ©publique, et surtout Ă  Barcelone, les travailleurs lancĂšrent non seulement une grĂšve gĂ©nĂ©rale, mais dans plusieurs cas firent Ă©chouer le complot de l’armĂ©e avec remarquablement peu d’armes. Dans plusieurs villes comme Madrid, Bilbao, Barcelone, San Sebastian, Gijon, Valence, CarthagĂšne et mĂȘme Malaga, les travailleurs remportĂšrent la victoire. Et la bourgeoisie craignait que la rĂ©sistance populaire n’éveille la conscience des ouvriers. Cela n’a rien de surprenant pour les marxistes qui comprennent que c’est l’acte mĂȘme de la rĂ©volution qui transforme la conscience humaine. Ce ne fut pas autrement en Espagne. Les travailleurs commencĂšrent Ă  mettre sur pied des comitĂ©s pour prendre en main les fonctions d’un État qui s’était effondrĂ© suite au golpe des gĂ©nĂ©raux. Les bureaux de poste et du tĂ©lĂ©graphe, les radios, les centraux tĂ©lĂ©phoniques, les postes frontiĂšres, le transport et les entrepĂŽts de nourriture Ă©taient tous contrĂŽlĂ©s par des comitĂ©s. Cependant, puisque ces comitĂ©s Ă©taient gĂ©nĂ©ralement constituĂ©s de reprĂ©sentants des syndicats, l’UGT et la CNT, sous l’influence des prĂ©tendus partis ouvriers, leur dĂ©veloppement futur dĂ©pendait de la ligne adoptĂ©e par ces partis face Ă  la rĂ©volution. Et lĂ  Ă©tait le problĂšme. De maniĂšre inquiĂ©tante, le 23 juillet, les milices ouvriĂšres créées spontanĂ©ment furent mises sous le contrĂŽle du ComitĂ© de la milice antifasciste. Ce dernier devint l’organe dirigeant principal des travailleurs de Barcelone. Ou, en autres termes, la lutte se transforma immĂ©diatement d’une lutte pour la rĂ©volution sociale contre toutes les factions de la bourgeoisie, en une lutte en soutien Ă  la bourgeoisie de gauche.

Le gouvernement de Front populaire avait Ă©tĂ© Ă©lu en fĂ©vrier 1936. Il Ă©tait constituĂ© du Parti communiste espagnol stalinien (PCE), des socialistes (PSOE), de divers partis rĂ©gionaux et des partis de la gauche bourgeoise (ainsi que le POUM). Il bĂ©nĂ©ficiait mĂȘme de l’appui ouvert de la CNT (quoiqu’en tant qu’organisation syndicaliste, celle-ci ne prĂ©senta pas ses propres candidats), un facteur clĂ© de son succĂšs. DĂšs le dĂ©but, la tĂąche du Front populaire avait Ă©tĂ© de calmer la lutte des classes, alors que les travailleurs s’attendaient Ă  ce qu’il amĂšne de la justice sociale face au sous-dĂ©veloppement Ă©conomique chronique de l’Espagne. Le fait qu’il avait dĂ» procĂ©der Ă  des massacres d’ouvriers et de travailleurs agricoles pour tenter d’imposer son autoritĂ© Ă  des endroits comme Casas Viejas, fut la preuve du peu de succĂšs obtenu par ce projet bourgeois. Comme les grĂšves, les assassinats et les occupations de terrains par les travailleurs sans terre se dĂ©veloppaient, la droite espagnole prĂ©parait son coup. La diffĂ©rence entre les deux factions, celles de Franco et d’Azaña, n’était pas une question de classe, puisqu’elles partageaient toutes les deux la crainte du «communisme» des classes laborieuses, mais plutĂŽt la question de dĂ©cider quelle Ă©tait la meilleure politique Ă  employer pour battre le mouvement de la classe ouvriĂšre. Dans les premiers jours aprĂšs la tentative de coup d’État, la classe ouvriĂšre Ă©tait allĂ©e au-delĂ  du Front populaire, dont les dirigeants avaient recherchĂ© un rĂ©gime de compromis entre toutes les factions capitalistes contre le prolĂ©tariat. À ce moment critique, la question Ă  poser aurait dĂ» ĂȘtre la question du pouvoir d’État. Dans le chaos des journĂ©es suivant le golpe, le pouvoir de l’État s’effondra et les travailleurs profitĂšrent du vide. Mais le fait de combler le vide n’est pas la mĂȘme chose que la destruction consciente de l’État bourgeois. Dans cette situation, la classe ouvriĂšre aurait eu besoin de son propre parti autonome, avec un programme basĂ© sur la nĂ©cessitĂ© de maintenir la rĂ©volution, fraterniser davantage avec les conscrits encore dans les armĂ©es franquistes, et maintenir la guerre de classe. Mais un tel parti suffisamment enracinĂ© dans le prolĂ©tariat espagnol n’existait pas. Les travailleurs organisĂ©s Ă©taient au syndicat du PSOE, l’UGT ou Ă  la CNT anarcho-syndicaliste. Ces deux organisations allaient jouer un rĂŽle central dans le rĂ©tablissement de l’État bourgeois sous la banniĂšre du Front populaire.

À l’échelle nationale, comme cela devint clair Ă  l’automne, un Front populaire dirigĂ© par des bourgeois libĂ©raux n’avait pas beaucoup de crĂ©dibilitĂ© auprĂšs des travailleurs qui pensaient se battre pour une nouvelle sociĂ©tĂ©. Caballero, le leader du PSOE, devint Premier ministre, avec l’encouragement discret du PCE. Caballero Ă©tait un vĂ©tĂ©ran du rĂ©formisme qui avait mĂȘme acceptĂ© d’occuper le poste de ministre du Travail sous le dictateur Miguel Primo de Rivera. Cependant, il adopta sous la RĂ©publique des politiques aventuristes qui lui valurent le sobriquet non mĂ©ritĂ© de «LĂ©nine espagnol». Sa plus grande trahison fut la grĂšve gĂ©nĂ©rale de 1934, qu’il avait appelĂ© mais qui fut un Ă©chec total (il se laissa arrĂȘter pour mieux pouvoir la dĂ©savouer). Malheureusement, les mineurs des Asturies avaient pris cet appel Ă  la grĂšve au sĂ©rieux et se rĂ©voltĂšrent ouvertement. Leur rĂ©volte resta isolĂ©e et fut Ă©crasĂ©e, avec des milliers de morts et de blessĂ©s des mains des lĂ©gionnaires marocains menĂ©s par Franco. En tant que Premier ministre, Caballero allait ĂȘtre de plus en plus poussĂ© par le PCE, comme par des factions rivales Ă  l’intĂ©rieur de son propre Parti socialiste Ă  «rĂ©tablir l’ordre». Le mois de mai 1937 allait pousser les choses Ă  bout. Mais c’est lĂ  anticiper sur notre rĂ©cit. Avant d’aborder cet Ă©vĂ©nement, examinons ce que les anarchistes ont fait pour aider Ă  la restauration de l’État bourgeois espagnol par leur appui au Front populaire.

Les anarchistes de la CNT-FAI

En thĂ©orie, l’effondrement de l’État en juillet 1936 constituait la rĂ©alisation du rĂȘve anarchiste. Maintenant, la question d’en finir avec la bourgeoisie Ă©tait Ă  l’ordre du jour, surtout Ă  Barcelone. Mais qu’est-ce qui arriva? Lorsque le 20 juillet, les dirigeants anarchistes Garcia Oliver et Juan Peiro se rendirent chez Luis Companys, le PrĂ©sident de la Generalitat de Catalogne, ce dernier joua ouvertement la carte nationaliste. S’excusant pour la rĂ©pression passĂ©e contre les anarchistes il leur dĂ©clara que:

Si vous n’avez pas besoin de moi ou si vous ne dĂ©sirez pas que je reste en tant que PrĂ©sident de la Catalogne, dites-le moi maintenant, et je deviendrai un soldat de plus dans le combat contre le fascisme. Si d’autre part, vous croyez que je n’abandonnerai ma position qu’en tant qu’homme mort advenant le triomphe des fascistes, si vous croyez que moi, mon parti [l’Esquerra, un parti de la gauche bourgeoise catalane — BIPR], mon nom et mon prestige peuvent ĂȘtre utiles, vous pouvez compter sur moi et ma loyautĂ© en tant qu’homme convaincu que tout un passĂ© de honte est mort et qui dĂ©sire passionnĂ©ment que la Catalogne se dresse dorĂ©navant parmi les pays les plus progressistes du monde.

Tiré des mémoires de Garcia Oliver, De Julio a Julio et cité dans H. Thomas, The Spanish Civil War, p. 210-1.

Le rĂ©sultat fut que le rĂ©gime bourgeois de la Generalitat de Catalogne fut sauvĂ©. La CNT laissa tomber la grĂšve gĂ©nĂ©rale le 23 juillet et le 26, la CNT de Catalogne annonça formellement que ses membres ne devraient pas «chercher plus loin» que la dĂ©faite du fascisme. DĂšs septembre, il y avait trois anarchistes dans le gouvernement catalan, que la CNT nomma «Conseil de dĂ©fense rĂ©gional», dans le but de masquer le fait qu’elle Ă©tait en fait entrĂ©e dans un gouvernement bourgeois. En bref, l’action indĂ©pendante de la classe ouvriĂšre qui avait créée une situation potentiellement rĂ©volutionnaire fut abandonnĂ©e de façon pĂ©remptoire pour l’Union SacrĂ©e [5] avec la bourgeoisie rĂ©publicaine dans la lutte antifasciste et la dĂ©fense de la dĂ©mocratie bourgeoise.

Et ce n’était que le dĂ©but de la trahison anarchiste de leurs principes et de la classe ouvriĂšre. La bourgeoisie, incluant le PCE, entendait restaurer entiĂšrement le pouvoir d’État le plus tĂŽt possible (la CNT a peut-ĂȘtre cru qu’elle pouvait ĂȘtre gĂ©nĂ©reuse en appelant Ă  une trĂȘve dans la guerre des classes jusqu’à ce que Franco soit vaincu, mais la classe capitaliste n’en ferait jamais autant, mĂȘme pas pour une minute). La CNT alla encore plus loin dans la destruction des aspirations rĂ©volutionnaires de la classe ouvriĂšre. Dans le but de tromper encore davantage les travailleurs et leur faire croire que c’était pour «leur» dĂ©mocratie qu’ils combattaient et se sacrifiaient, la bourgeoisie dĂ©cida de mettre Caballero au pouvoir en novembre 1936. GrossiĂšrement flattĂ© par le PCE comme le «LĂ©nine espagnol», le dirigeant des socialistes forma le «Gouvernement de la Victoire» qui contenait des «communistes», des socialistes et des rĂ©publicains de gauche. Comme le nom l’indique, il n’y avait plus mention de «rĂ©volution totale», tout serait soumis Ă  la nĂ©cessitĂ© militaire de vaincre les nationalistes. Cependant, ce processus se dĂ©roula durant plusieurs mois, jusqu’en mai 1937. La prochaine Ă©tape dans l’assistance que la CNT accorda Ă  la restauration de l’État bourgeois vint en novembre 1936. Ce mois-lĂ , les dirigeants de la CNT-FAI, Juan Peiro, Federica Montseny, Garcia Oliver et Lopez Sanchez entrĂšrent au cabinet des ministres de Caballero. La Solidaridad Obrera a dĂ©crit les choses ainsi:


la journĂ©e la plus transcendantale de l’histoire politique de notre pays [l’emphase est la nĂŽtre — BIPR].

La justification de l’affaire rĂ©clama un peu d’un double langage digne du stalinisme:

En cette heure, le gouvernement en tant qu’instrument rĂ©gulateur des organes de l’État, a cessĂ© d’ĂȘtre une force d’oppression sur la classe ouvriĂšre, de mĂȘme l’État n’est plus l’organe qui divise la sociĂ©tĂ© en classes. Et ils tendront Ă  opprimer encore moins le peuple du fait de l’intervention de la CNT (dans le gouvernement).

Les deux citations sont tirées de Lessons of the Spanish Revolution, p.69.

La CNT jouait le jeu de la bourgeoisie en contradiction flagrante avec ses positions politiques antĂ©rieures. Elle ne fut pas la seule Ă  tomber dans la rationalisation antifasciste, mais sa trahison semble plus grande, vu les positions thĂ©oriques de l’anarchisme des trois gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes. Ce que ses actions dĂ©montrent, c’est la faiblesse politique de la thĂ©orie anarchiste. Le dĂ©rapage nationaliste (notez notre emphase sur les mots «notre pays» plus haut) et l’insistance sur le fait que la lutte contre le fascisme est identique Ă  la lutte pour la rĂ©volution, n’était qu’un camouflage idĂ©ologique de la trahison de la CNT. Elle a concouru Ă  dresser la table pour que le PCE, de plus en plus puissant, puisse mette en place la prochaine manƓuvre contre la classe ouvriĂšre.

Face Ă  cette critique politique de la direction de la CNT, les anarchistes se rĂ©fugient dans l’idĂ©e que la rĂ©volution sociale Ă©tait encore prĂ©sente Ă  la base, et que c’était ce qui importait. Or, la rĂ©volution ne peut ĂȘtre que le produit de l’action consciente de la grande masse de l’humanitĂ©. Sinon, ce ne serait pas une rĂ©volution. Et il n’y a pas de doute que plusieurs des expĂ©riences sociales menĂ©es dans les villes et les villages du cĂŽtĂ© rĂ©publicain Ă©taient la prĂ©figuration d’une sociĂ©tĂ© meilleure. NĂ©anmoins, mĂȘme des Ă©crivains anarchistes comme Jose Peirats et Vernon Richards reconnaissaient que les collectifs Ă©taient loin d’ĂȘtre la reprĂ©sentation idĂ©ale du «communisme libertaire». À plusieurs endroits, on ne fit que reprendre le fonctionnement des usines abandonnĂ©es par les supporteurs de Franco (significativement, mĂȘme Ă  Barcelone, les capitalistes dĂ©sirant rester pouvaient continuer comme avant). Richards admet que plusieurs des collectifs agricoles autogĂ©rĂ©s ne fonctionnaient que comme «une sorte de capitalisme collectif» [6].

C’est un Ă©cho aux critiques de Marx Ă  l’endroit des projets petit-bourgeois de Proudhon du siĂšcle prĂ©cĂ©dent. Cependant, quelqu’aient Ă©tĂ© les forces et les faiblesses de ces entitĂ©s, cela n’a d’une certaine façon pas d’importance. Toute la question de la rĂ©volution est essentiellement celle du contrĂŽle de l’État. Certains anarchistes peuvent avoir rĂȘvĂ© que dans leurs petites communes, ils Ă©chapperaient aux ordres de l’État, mais c’était une illusion qui sera cruellement dĂ©montrĂ©e au cours du mois de mai 1937. La Fraction italienne, une fois de plus, dĂ©veloppa une position plus claire:

[…] l’expĂ©rience historique a dĂ©montrĂ© qu’il ne peut ĂȘtre question de collectivisation, de contrĂŽle ouvrier, de rĂ©volution socialiste avant l’abolition du pouvoir politique de la bourgeoisie. [7]

Tout ce que la bourgeoisie a eu Ă  faire, ce fut de rester discrĂšte ou d’acquiescer aux occupations de terres et d’usines, attendant que la propriĂ©tĂ© privĂ©e soit restaurĂ©e. Le mĂȘme Companys, PrĂ©sident de la Generalitat (le gouvernement rĂ©gional de Catalogne) qui avait tant louĂ© les dirigeants de la CNT lorsque les travailleurs Ă©taient Ă  l’offensive, dira plus tard de la CNT que :

AbandonnĂ©e par l’armĂ©e rebelle, elle a assumĂ© le rĂŽle de contrĂŽle et de protection de la sociĂ©tĂ© et est devenue un instrument aux mains du gouvernement dĂ©mocratique.

La Fraction italienne avait bien identifiĂ© cette stratĂ©gie bourgeoise dĂšs le mois d’aoĂ»t 1936:

À Barcelone, la façade a obscurci la rĂ©alitĂ©. Parce que la bourgeoisie se retire provisoirement de la scĂšne politique, parce que les bourgeois ne sont plus Ă  la tĂȘte de certaines entreprises, l’on en arrive Ă  considĂ©rer que le pouvoir bourgeois n’existe plus. Mais si ce dernier est vraiment inexistant alors c’est l’autre pouvoir qui aurait dĂ» surgir: celui du prolĂ©tariat. Et ici, la rĂ©ponse tragique des Ă©vĂ©nements est cruelle: toutes les formations politiques, mĂȘme les plus extrĂȘmes (la CNT), proclament ouvertement qu’il ne faut nullement attenter Ă  la machine Ă©tatique capitaliste Ă  la tĂȘte de laquelle mĂȘme un Companys serait mĂȘme d’utilitĂ© pour la classe ouvriĂšre […] La voie pour l’éclosion de la lutte de classe ne se trouve point dans l’élargissement successif des conquĂȘtes matĂ©rielles, tout en laissant debout l’instrument de domination de l’ennemi, mais dans la voie opposĂ©e qui connaĂźt le dĂ©clenchement de mouvements prolĂ©tariens.

Bilan #34

Des actions prolĂ©tariennes vĂ©ritables comme la grĂšve gĂ©nĂ©rale de juillet 1936, Ă  laquelle la CNT et l’UGT ont mis fin aprĂšs cinq jours pour soutenir le gouvernement bourgeois de la RĂ©publique dans la «lutte antifasciste».

Le POUM

Mais la CNT n’était pas la seule organisation qui avait la confiance de plusieurs milliers de travailleurs et qui pourtant ne serait pas Ă  la hauteur. De l’avis de certains, qui ont une vision romantique de la «RĂ©volution espagnole», la meilleure organisation Ă©tait le Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, mieux connu sous son acronyme, le POUM. Le film de Ken Loach, Land and Freedom [8], des Ă©crits comme ceux de George Orwell, et l’assassinat de son dirigeant Andres Nin aux mains de la police secrĂšte stalinienne aprĂšs Mai 37, ont Ă©levĂ© le prestige du POUM aux yeux de bon nombre de ceux qui cherchent une cause Ă  soutenir dans cette guerre. La rĂ©alitĂ© est que le POUM (qui n’était vraiment fort qu’en Catalogne), mĂȘme s’il avait gagnĂ© un solide appui ouvrier par sa campagne pour des augmentations de salaires et la semaine de 36 heures, fut tout aussi coupable que la CNT pour ramener les travailleurs Ă  soutenir l’État bourgeois. Avant la guerre, en janvier 1936, le POUM s’était joint aux socialistes, aux staliniens et aux partis de la gauche bourgeoise dans le bloc Ă©lectoral du Front populaire (mĂȘme s’il n’était pas reprĂ©sentĂ© dans le gouvernement de fĂ©vrier 36). Mais quand la guerre Ă©clata, il se rangea du cĂŽtĂ© de la CNT dans la grĂšve et l’insurrection contre les militaires. Lorsque les anarchistes mirent fin Ă  leur grĂšve, le POUM en fit de mĂȘme deux jours plus tard. La Generalitat leur facilita la tĂąche en accordant les revendications Ă©conomiques ouvriĂšres. Maintenant la grĂšve et l’insurrection pouvaient ĂȘtre transformĂ©es d’une guerre de classe en une guerre militaire. Nin accepta alors le poste de conseiller de la Justice dans le gouvernement catalan. Il se justifia par l’inanitĂ© suivante:

//«Les travailleurs avaient vaincu le fascisme et se battaient pour le socialisme […] La dictature du prolĂ©tariat existe dĂ©jĂ  en Catalogne […] Nous faisions partie d’une profonde rĂ©volution sociale en Espagne ; notre rĂ©volution Ă©tait plus profonde que celle qui a balayĂ© la Russie en 1917.»

Extrait du journal du POUM, La Batalla, cité dans La guerre en Espagne//, janvier 1937.

Le POUM allait payer chĂšrement son illusion que la rĂ©volution allait de l’avant et que les travailleurs avaient le contrĂŽle (parce que le POUM participait au gouvernement catalan !). Les rivalitĂ©s impĂ©rialistes internationales allaient aussi jouer un rĂŽle dans sa disparition. En URSS, Staline Ă©tait dĂ©cidĂ© Ă  exterminer la vieille garde bolchevik ainsi que des milliers d’autres travailleurs qui conservaient des idĂ©es rĂ©volutionnaires mĂȘme aprĂšs le dĂ©clin et la dĂ©faite de la rĂ©volution en Russie. Ce fut la cause des procĂšs «spectacles» et des purges se tenant Ă  Moscou Ă  cette Ă©poque. Suite Ă  l’imminence de la guerre impĂ©rialiste et du besoin de Staline de se forger des alliances Ă  l’Ouest, les purges s’étendirent Ă  l’échelle internationale. Le journal du POUM, La Batalla publia plus de critiques sur les Ă©vĂ©nements de Moscou que tous les autres organes de presse. À Moscou on dĂ©cida de les faire taire. Le PCE s’efforça d’écraser le POUM. Ses reprĂ©sentants dans le gouvernement Caballero et le Parti socialiste unifiĂ© de la Catalogne (PSUC) exigĂšrent sans cesse que ces «terroristes trotskistes» «alliĂ©s avec le fascisme» soient ĂȘtre arrĂȘtĂ©s. En dĂ©cembre 1936, Nin fut exclut du gouvernement catalan, mais Caballero empĂȘcha que plus de mesures soient prises contre le POUM. Cela, et son refus de fusionner le Parti socialiste avec le PCE (comme en Catalogne oĂč le PSUC avait pu ainsi se former) scella le destin de Caballero comme Premier ministre.

La montée du Parti communiste espagnol

Cela nous amĂšne aux Ă©vĂ©nements du mois de mai 1937 en tant que tels. En juillet 1936, le PCE est une organisation relativement petite qui prĂ©tendait regrouper 40 000 membres Ă  travers l’Espagne (mais le nombre Ă©tait beaucoup moins Ă©levĂ©). NĂ©anmoins, il gagnait rapidement du terrain, grĂące Ă  la politique de Front populaire qui avait Ă©tĂ© formellement adoptĂ©e au VIIe CongrĂšs du Komintern, en 1935. Elle s’expliquait parce que Staline croyait que la prise de pouvoir par les nazis en Allemagne, Ă©tait au moins en partie due Ă  sa prĂ©cĂ©dente politique, dite de la «troisiĂšme pĂ©riode» qui condamnait tous les socialistes en tant que «social-fascistes». DorĂ©navant, on allait courtiser non seulement les socialistes, mais aussi la plupart des partis bourgeois.

En Espagne, cela eut un impact immĂ©diat sur le PCE. Dans le CortĂšs de 1933, il n’avait qu’un seul dĂ©putĂ©, mais en 1936, grĂące Ă  l’entente préélectorale en vue de former le front populaire, le PCE obtint 16 siĂšges. Cela reprĂ©sentait environ quatre fois sa base Ă©lectorale rĂ©elle. L’objectif Ă©tait dĂ©sormais de s’opposer Ă  toute discussion sur la rĂ©volution et de souligner les rĂ©fĂ©rences dĂ©mocratiques du parti. Staline n’était pas vraiment intĂ©ressĂ© par des gains immĂ©diats dans les diffĂ©rents pays, car il se concentrait sur les besoins de la politique extĂ©rieure de l’URSS. Il cherchait maintenant Ă  Ă©tablir une alliance avec les rĂ©gimes bourgeois occidentaux en Grande-Bretagne et en France dans le but de rĂ©sister Ă  l’Allemagne nazie. L’idĂ©e que la Guerre civile espagnole n’a que des racines espagnoles (encore fortement dĂ©fendue par certains anarchistes comme Murray Bookchin) ne tient pas la route. Le Front populaire n’était qu’une preuve supplĂ©mentaire dĂ©montrant que l’URSS n’était pas un État ouvrier, mais bien une partie intĂ©grante de la structure impĂ©rialiste du capitalisme. On verra jusqu’à quel point cette politique Ă©tait impĂ©rialiste en 1939, lorsque Staline fit une nouvelle volte-face et signa une entente avec Hitler.

Comme la Fraction italienne l’avait prĂ©vu depuis le dĂ©but, l’antifascisme en Espagne prĂ©parait les travailleurs Ă  mourir dans la guerre impĂ©rialiste, comme le chauvinisme, le racisme et la propagande impĂ©rialiste avaient prĂ©parĂ© les travailleurs au massacre de la PremiĂšre Guerre mondiale. La seule maniĂšre de briser la domination impĂ©rialiste et la guerre aurait Ă©tĂ© que les travailleurs eux-mĂȘmes transforment cette lutte de factions Ă  l’intĂ©rieur de la bourgeoisie en vĂ©ritable guerre civile entre les classes. Cela Ă©tait extrĂȘmement difficile, vu Ă  la situation internationale du prolĂ©tariat mondial qui avait encore d’énormes difficultĂ©s Ă  se remettre de la dĂ©faite subie par la vague rĂ©volutionnaire qui a suivie la PremiĂšre Guerre mondiale.

La montĂ©e du PCE, qui allait devenir la force dominante du camp rĂ©publicain est due Ă  trois autres facteurs: Le manque d’unitĂ© et de cohĂ©sion du cĂŽtĂ© du PSOE, qui mena ses dirigeants Ă  chercher en ordre divisĂ© une alliance plus Ă©troite avec lui. Cela fut aggravĂ© par le fait que la politique de «non-intervention» des Français et des Britanniques dans la guerre en Espagne impliquait que tandis que l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste accordaient un soutien matĂ©riel Ă  Franco, seule l’URSS (et le Mexique dans la mesure oĂč il le pouvait) envoya des armes et un support technique Ă  la RĂ©publique. L’influence que cela donnait au PCE sur les dĂ©cisions du gouvernement rĂ©publicain Ă©tait Ă©norme. Le dernier facteur expliquant le dĂ©veloppement du PCE Ă©tait son opposition rĂ©solue Ă  toute idĂ©e de rĂ©volution. Sur le front international, Staline voulait convaincre la Grande-Bretagne et la France que la RĂ©publique espagnole Ă©tait une dĂ©mocratie bourgeoise respectable, afin qu’ils abandonnent la non-intervention (il ne se rendait pas compte de l’importance de l’appui dont bĂ©nĂ©ficiaient le nazisme et le fascisme dans les classes dominantes de ces pays). En Espagne, le PCE se porta au secours de la petite bourgeoisie. Il avait mĂȘme une organisation pour elle en Catalogne (le GEPCI) pour qu’elle puisse rĂ©sister Ă  toutes tentatives de collectivisation. Mundo Obrero (Monde Ouvrier), le journal du PCE en fit la justification en ces termes:

Dans la sociĂ©tĂ© capitaliste, les petits commerçants et les manufacturiers constituent une classe qui se situe du cĂŽtĂ© de la rĂ©publique dĂ©mocratique […] c’est le devoir de tous de respecter la propriĂ©tĂ© de ces petits commerçants et manufacturiers. […] Nous encourageons donc fortement les membres de notre parti et de la milice en gĂ©nĂ©ral, d’exiger, et si besoin est, de faire exĂ©cuter le respect pour ces citoyens des classes moyennes


On peut donc affirmer que le PCE Ă©tait devenu le meilleur dĂ©fenseur des petits capitalistes en Espagne, et certains petit-bourgeois avaient dĂ©sertĂ© leurs partis traditionnels (comme l’Esquerra de Companys) pour rejoindre le PSUC en Catalogne et le PCE ailleurs. Comme le PSOE Ă©tait tiraillĂ© de l’intĂ©rieur, le PCE put le manƓuvrer Ă  sa guise («nous profitions de leurs antagonismes suicidaires/» Ă©crira plus tard Jesus Hernandez, un ministre PCE dans le gouvernement Caballero). Il captura d’abord la base de jeunes du PSOE avant la guerre, pour ensuite rĂ©ussir Ă  convaincre l’UGT et le PSOE en Catalogne de les rejoindre dans un PSUC Ă  ses bottes. En mars 1937, il disposait d’une base d’appui de 200 000 membres, dont prĂšs du quart en Catalogne seulement. Mais, la campagne pour en finir avec les organisations ouvriĂšres qui s’illusionnaient toujours que combattre les fascistes Ă©galait «dĂ©fendre la rĂ©volution» avait dĂ©jĂ  commencĂ©.

Les barricades de mai 1937

Depuis septembre 1936, les staliniens exigeaient la dissolution du ComitĂ© de la milice antifasciste et la concentration du pouvoir dans les mains de Companys et du gouvernement catalan. La CNT et le POUM tentĂšrent d’argumenter contre cette proposition, mais lorsqu’ils ont su que les armes de Madrid seraient retenues tant que le comitĂ© ne serait pas dissous, ils capitulĂšrent. Encore une fois, la guerre antifasciste pris le dessus sur la «dĂ©fense de la rĂ©volution». Lorsque les leaders de la CNT avaient permis Ă  la Generalitat de conserver le pouvoir nominal dans le but de mener la guerre antifasciste, ils avaient consolĂ© leurs partisans en les assurant que le vrai pouvoir Ă©tait au ComitĂ© de la milice. Maintenant que ce n’était plus le cas, ils se consolaient du fait que la CNT et le POUM Ă©taient reprĂ©sentĂ©s dans le gouvernement bourgeois. Ils maintenaient encore l’illusion qu’il y avait une rĂ©volution. Il ne restait plus que des patrouilles armĂ©es qui assuraient la sĂ©curitĂ© Ă  Barcelone qui Ă©taient encore sous la domination de la CNT. Les Asaltos (gardes d’assaut) et la Garde rĂ©publicaine, sous la direction du comisario general de orden publico alors dirigĂ© par un des alliĂ©s de Companys, leur faisaient compĂ©tition.

La Ă©tape suivante serait la campagne stalinienne contre le POUM. La calomnie Ă©tait que le POUM serait trotskiste, une calomnie plus grande encore voulait que les «trotskistes» Ă©taient de connivence avec Hitler et les fascistes en gĂ©nĂ©ral. Ce furent les principaux instruments de l’offensive du PSUC [9].

En novembre, le PSUC exigea que Nin, le seul ministre du POUM, soit exclu du cabinet. Cela provoqua une crise de trois semaines, car initialement, la CNT s’y opposa. Puis, l’offre Ă  la CNT d’un nouveau poste au cabinet et la menace renouvelĂ©e d’un gel des armes fournies Ă  la Catalogne, menĂšrent Ă  une nouvelle capitulation. Dans un autre de raisonnement incroyablement pervers, la CNT se dit rassurĂ©e par la dĂ©mission de staliniens membres du cabinet au nom du PSUC et le retour des mĂȘmes ministres en tant que reprĂ©sentants de l’UGT. La CNT se consolait maintenant grĂące Ă  deux idĂ©es. La premiĂšre Ă©tait que le POUM Ă©tait marxiste et que de ce fait, sa rivalitĂ© avec le PSUC ne la concernait tout simplement pas. Peu importait que le POUM partageait pour l’essentiel la vision de la CNT sur la situation en Espagne. La seconde consolation Ă©tait que, comme le gouvernement Ă©tait dominĂ© par des organisations syndicales, il Ă©tait devenu un gouvernement «syndicaliste»!

Cependant, le rĂ©sultat le plus significatif de la crise de dĂ©cembre fut la nomination d’un ex-anarchiste et ex-poumiste manchot, Rodriguez Salas [10], maintenant ardent supporteur du PSUC, comme comisario general de orden publico [11]. Avec Salas Ă  un poste clĂ© Ă  Barcelone, le PSUC commença sa campagne pour la disparition des milices et la formation d’une armĂ©e rĂ©guliĂšre avec service militaire obligatoire. Le but Ă©tait clair: dĂ©sarmer la classe ouvriĂšre Ă  Barcelone et complĂ©ter la restauration du monopole du pouvoir de l’État bourgeois. Sous la pression du gouvernement central de Valence (le prĂ©texte habituel de la non-livraison d’armes), et contre l’opposition de la CNT, le gouvernement catalan accepta de faire les premiers pas vers la constitution d’une armĂ©e rĂ©guliĂšre en Catalogne en mettant ses forces sous l’autoritĂ© du ministĂšre de la DĂ©fense de Valence. La CNT quitta alors le gouvernement catalan, provoquant une nouvelle crise. Le 7 avril 1937, le PSUC et l’UGT proposĂšrent un «plan de la victoire» qui exigeait rien de moins que la soumission totale de toutes les milices et organisations ouvriĂšres Ă  la bourgeoisie sous le slogan, «sans autoritĂ©, il ne peut y avoir de victoire». La CNT rĂ©alise alors enfin que :

nous avons déjà fait trop de concessions et nous croyons que le temps est venu de fermer le robinet. [12]

Le 1er mai approchait, mais l’idĂ©e que l’UGT dominĂ©e par les staliniens et la CNT anarcho-syndicaliste puissent manifester ensemble fut abandonnĂ©e. Le millier de miliciens anarchistes qui Ă©taient inquiets des dĂ©veloppements politiques Ă  Barcelone et qui avaient quittĂ© le front en mars, pour former «Les Amis de Durruti», couvrit Barcelone de slogans appelant Ă  «Tout le pouvoir Ă  la classe ouvriĂšre». Ils furent soutenus par les Ă©ditoriaux du journal poumiste La Batalla.

L’historiographie bourgeoise nous raconte maintenant qu’il y a confusion sur ce qui arriva ensuite, mais il n’y a pas de doute que les Ă©vĂ©nements de mai furent provoquĂ©s par les staliniens. Le 3 mai, Rodriguez Salas et trois camions transportant des Asaltos (environ 200 hommes) loyaux au gouvernement catalan tentĂšrent d’occuper le central tĂ©lĂ©phonique de la Plaza de Cataluña. Ce dernier avait Ă©tĂ© occupĂ© par la CNT et l’UGT le 19 juillet 1936, et cette occupation avait Ă©tĂ© reconnue par la Generalitat alors impuissante. C’était un poste stratĂ©gique important, permettant aux syndicats de contrĂŽler tous les appels tĂ©lĂ©phoniques de la ville, y inclus ceux de Companys et ceux du PrĂ©sident de la RĂ©publique, Manuel Azaña. Salas et ses hommes purent entrer dans l’édifice mais furent arrĂȘtĂ©s au moment oĂč ils tentaient d’atteindre les Ă©tages supĂ©rieurs. Cette provocation mena Ă  la grĂšve gĂ©nĂ©rale Ă  travers toute la ville. Les travailleurs descendirent dans la rue et des centaines de barricades furent Ă©rigĂ©es dans tous les quartiers ouvriers. Tout le m onde, d’Azaña Ă  Abad de Santillan, le leader de la FAI [13] s’accorde pour dire que «les anarchistes sont maĂźtres de la ville» Ă  ce moment, mais comme Santillan l’a aussi avouĂ©, la direction de la CNT-FAI ne prendra pas l’offensive par crainte de compromettre la cause antifasciste:

InstantanĂ©ment, presque tout Barcelone Ă©tait sous le pouvoir de nos groupes armĂ©s. Ils ne quittĂšrent pas leurs postes mĂȘme s’ils avaient pu aisĂ©ment le faire et maĂźtriser les petits centres de rĂ©sistance.»

Quant Ă  la reconnaissance qu’une lutte de pouvoir avait lieu, il maintint que les anarchistes ne dĂ©siraient pas vaincre les staliniens:


cela ne nous intĂ©ressait pas, car c’eut Ă©tĂ© un acte de folie contraire Ă  nos principes d’unitĂ© et de dĂ©mocratie.

Peut-il y avoir une dĂ©claration plus flagrante dĂ©montrant qu’il n’y a pas de terrain neutre possible entre la lutte des classes et la capitulation face Ă  la dĂ©mocratie bourgeoise dans la cause antifasciste? Dans un sens, les anarchistes Ă©taient pris entre l’enclume et le marteau, car une victoire Ă  Barcelone signifiait la guerre civile Ă  l’intĂ©rieur de la guerre civile, contre le gouvernement central (oĂč siĂ©geaient toujours les ministres anarchistes!). L’idĂ©e que l’on combat les fascistes (une section de la classe dominante) en faveur de la dĂ©mocratie (une autre section de la mĂȘme classe) et qu’aprĂšs on relance la guerre des classes, n’avait aucune logique depuis le dĂ©but, mais l’histoire n’a jamais donnĂ© plus de leçons sur la folie d’une telle politique que lors des Ă©vĂ©nements espagnols. Les masses Ă©taient dans la rue et les Amis de Durruti en appelĂšrent Ă  la rĂ©sistance (au nom de la dĂ©fense d’une rĂ©volution qui n’avait jamais Ă©tĂ© consommĂ©e — c’était leur illusion, et cette illusion avait Ă©tĂ© nourrie autant par la CNT que par le POUM depuis le 19 juillet 1936). Le POUM parla de riposte spontanĂ©e Ă  une provocation stalinienne et dĂ©clara que le choix Ă©tait entre la rĂ©volution et la contre-rĂ©volution, mais sans prendre lui-mĂȘme d’initiative. Et comme nous l’avons dĂ©montrĂ© plus haut, c’était une contre-rĂ©volution que la CNT et le POUM avaient aidĂ© Ă  prĂ©parer. MĂȘme Ă  ce moment-lĂ , la CNT cherchait un compromis et demanda Ă  ses militants de rester sur la dĂ©fensive pendant que les staliniens complotaient leur prochain coup. Ces derniers avaient dĂ©jĂ  demandĂ© 1500 gardes d’assaut supplĂ©mentaires de Valence, mais Caballero tergiversait dans l’espoir d’une «solution nĂ©gociĂ©e». À partir de lĂ , tout ce que les staliniens avaient Ă  faire pour maintenir la crise Ă©tait de tirer quelques coups de feu de l’HĂŽtel Colon et la fusillade remplit la ville durant la journĂ©e, mais


la plupart des combattants restùrent dans les immeubles ou derriùre les barricades en mitraillant leurs ennemis d’en face. [14]

En d’autres termes, il n’y eut pas de tentative d’expulser les staliniens. Et aussi longtemps que la fusillade continuait, les staliniens pouvaient mettre la pression sur Caballero pour qu’il envoie des troupes. Caballero rĂ©sista le plus longtemps possible. Il envoya une dĂ©lĂ©gation de ministres anarchistes et socialistes Ă  Barcelone pour nĂ©gocier un cessez-le-feu. Les anarchistes Federica Montseny et Mariano Vasquez signĂšrent un accord qui engageait les comitĂ©s locaux de la CNT Ă  ne pas attaquer les troupes du Front populaire traversant la Catalogne.

Les conséquences désastreuses de la collaboration de classes

La CNT Ă©tait maintenant complĂštement piĂ©gĂ©e par sa politique de soutien Ă  la guerre antifasciste et dĂšs l’aprĂšs-midi du 4 mai, elle appelait ses partisans de cesser le combat:

Travailleurs! […] Nous ne sommes pas responsables de ce qui arrive. Nous n’attaquons personne. Nous ne faisons que nous dĂ©fendre […] Laissez tomber vos armes! Souvenez-vous que nous sommes des frĂšres! […] Si nous nous battons entre nous, nous sommes condamnĂ©s Ă  la dĂ©faite. [15]

En rĂ©alitĂ©, ce n’était pas des frĂšres mais des ennemis de classe que le prolĂ©tariat de Barcelone confrontait, et l’idĂ©e d’ĂȘtre «condamnĂ©s Ă  la dĂ©faite» si on rĂ©sistait aux staliniens ne dĂ©montre encore une fois que la prioritĂ© Ă©tait de mener la guerre antifasciste et non la guerre de classe. Plusieurs anarchistes tentent de prĂ©senter la dĂ©faite des jours de mai comme le simple rĂ©sultat d’une «manipulation marxiste», assimilant stalinisme et marxisme, mais les Ă©vĂ©nements ont aussi dĂ©montrĂ© que plusieurs «marxistes» de Barcelone au sein du POUM et chez les bolcheviks-lĂ©ninistes (i.e. les trotskistes) Ă©taient davantage prĂȘts Ă  rĂ©sister que la direction de la CNT. NĂ©anmoins, comme nous avons pu le voir, ces organisations elles-mĂȘmes avaient entretenu des illusions dans la lutte antifasciste, et comme la Fraction italienne nous le rappelle toujours, dans le cas du POUM, avait fait parti du gouvernement de Front populaire qui avait menĂ© aux massacres de mai. La seule vĂ©ritable position marxiste et internationaliste fut dĂ©fendue par la Fraction italienne comme l’article de Bilan (ci-aprĂšs) le dĂ©montre. La rĂ©alitĂ© est que la faiblesse de la thĂ©orie anarchiste s’est rĂ©vĂ©lĂ©e complĂštement avec les insuffisances de la CNT-FAI, tant en juillet 36 qu’en mai 37. C’est pourquoi en mai 37, il y avait peu d’espoir de renverser le cours dĂ©cidĂ© en juillet 36. La CNT-FAI avait Ă©pousĂ© l’antifascisme et le Front populaire et ne pouvait plus Ă©chapper Ă  leurs consĂ©quences. Lorsque les Amis de Durruti appelĂšrent Ă  la crĂ©ation d’une junte rĂ©volutionnaire le 6 mai, les dirigeants de la CNT-FAI les accusĂšrent d’ĂȘtre des agents provocateurs, et le 7 mai ils lancĂšrent l’appel: «Compagnons, reprenons le travail!». Ce soir lĂ , les gardes d’assaut arrivaient de Valence et la terreur stalinienne allait bientĂŽt dĂ©ferler sur la Catalogne.

En effet, elle s’était dĂ©jĂ  dĂ©clenchĂ©e. MalgrĂ© leurs dĂ©saccords, le texte de Bilan reconnaĂźt aussi Camillo Berneri comme un dĂ©fenseur du prolĂ©tariat. Berneri Ă©tait un anarchiste italien qui Ă©ditait Guerra di Classe (Guerre de classe), qui critiquait autant la participation de la CNT dans le Front populaire que l’influence rĂ©actionnaire croissante du Komintern en Espagne. Dans la nuit du 5 au 6 mai, des membres du PSUC l’arrĂȘtĂšrent, lui et son compagnon Francesco Barbieri. On retrouva peu aprĂšs leurs corps criblĂ©s de balles de mitraillettes. Le mĂȘme sort attendait Andres Nin et d’autres dirigeants du POUM, quoique dans le cas de Nin, il soit «disparu» et son corps ne fut jamais retrouvĂ©. On prĂ©sume qu’il a Ă©tĂ© sauvagement torturĂ© pour lui faire avouer ĂȘtre «un espion fasciste», afin qu’une version espagnole des procĂšs spectacles de Moscou puisse ĂȘtre organisĂ©e. Les staliniens ont dĂ» le tuer et cacher son cadavre, ils ont toujours prĂ©tendu que sa disparition Ă©tait un mystĂšre.

En conclusion, ce qui aurait semblĂ© incroyable en juillet 36 Ă©tait devenu rĂ©alitĂ©. La CNT Ă©tait vaincue en Catalogne et les staliniens Ă©taient libres d’agir.

Dans les semaines qui suivirent, l’histoire de la Catalogne fut celle d’arrestations massives, de dĂ©tentions dans des prisons clandestines, de tortures, d’enlĂšvements et d’assassinats, ainsi que de destruction de collectifs agricoles et urbains.

Mais mĂȘme dans ses conditions, les directions de la CNT et de la FAI, tout en se plaignant de la «rĂ©pression barbare», en appelaient toujours «à la discipline et au sens des responsabilitĂ©s» de ses partisans ! [16]

En d’autres termes, ils ne voulaient rien faire qui puisse dĂ©stabiliser le Front populaire. De toute façon, il Ă©tait maintenant trop tard, car ce que la Fraction italienne avait prĂ©dit au mois d’aoĂ»t 36 Ă©tait arrivĂ©. L’État capitaliste n’avait jamais Ă©tĂ© dĂ©truit, il n’y avait donc pas de vĂ©ritable rĂ©volution Ă  dĂ©fendre. Les comitĂ©s de villages, sur lesquels les espoirs anarchistes s’étaient fondĂ©s, et qui avaient tentĂ© leurs expĂ©riences sociales avec des degrĂ©s de succĂšs variables, furent Ă©crasĂ©s par l’arrivĂ©e de troupes dans toutes les rĂ©gions, venues rĂ©tablir les droits de propriĂ©tĂ©. Toutes les consĂ©quences de la faillite initiale dans la destruction de l’État capitaliste en juillet 36 frappaient maintenant les travailleurs de la Catalogne. MĂȘme George Orwell, qui avait Ă©tĂ© si impressionnĂ© par le caractĂšre apparemment prolĂ©tarien en 1936, comprenait maintenant que la bourgeoisie peut adopter des formes prolĂ©tariennes quand il le faut.

Je n’avais pas rĂ©alisĂ© qu’un grand nombre de bourgeois aisĂ©s se faisaient discrets et qu’ils se dĂ©guisaient en prolĂ©taires pour le moment. [17]

Ce qu’il n’avait pas compris Ă©tait que les staliniens faisaient partie de l’ordre impĂ©rialiste mondial et qu’eux aussi soutenaient les droits de propriĂ©tĂ© partout oĂč cela Ă©tait utile Ă  la dĂ©fense de l’URSS. L’Espagne contribua Ă  ouvrir les yeux de certains du fait que l’URSS faisait maintenant partie de cet ordre, ce qui sera bientĂŽt confirmĂ© par la signature du pacte germano-soviĂ©tique en 1939.

Les camarades de la Fraction italienne croyaient avoir maintenant terminĂ© les tĂąches de clarification thĂ©orique qu’ils s’étaient fixĂ©s. Cela ne s’était pas fait sans difficultĂ©. Devant la montĂ©e du prolĂ©tariat espagnol, une minoritĂ© de la Fraction voulait se rendre en Espagne. Ils croyaient que l’État bourgeois Ă©tait brisĂ© et que la tĂąche Ă©tait maintenant de rejoindre les travailleurs en Espagne pour vaincre le fascisme et permettre Ă  la rĂ©volution sociale de se dĂ©velopper. Une vingtaine de militants dirigĂ©s par Russo (Candiani) se rendirent Ă  Barcelone en aoĂ»t et septembre 1936. LĂ , ils s’organisĂšrent dans la colonne internationale LĂ©nine du POUM. Celle-ci n’était constituĂ©e que d’une cinquantaine d’hommes dont la majoritĂ© Ă©tait trotskiste, quoique ce soit Russo qui commandait. Ils furent envoyĂ©s Ă  Huesca sur le front d’Aragon. La Fraction majoritaire maintiendra les positions exprimĂ©es dans l’article qui suit et firent tout ce qu’ils pouvaient pour continuer la discussion avec la minoritĂ©. Ils envoyĂšrent mĂȘme une dĂ©lĂ©gation Ă  Barcelone pour tenter de convaincre la minoritĂ© de revenir. LĂ , ils rencontrĂšrent aussi Gorkin, le principal rĂ©dacteur de La Batalla poumiste, ainsi que l’enseignant anarchiste Camillo Berneri. Ils semblent avoir trouvĂ© Gorkin intransigeant dans son soutien Ă  la lutte antifasciste mais ont eu une discussion beaucoup plus ouverte avec Berneri (qui avait aussi contribuĂ© Ă  organiser une colonne militaire en appui Ă  la lutte antifasciste). Cela explique sans doute les commentaires sympathiques qu’ils ont publiĂ©s aprĂšs sa mort [18].

La dĂ©lĂ©gation n’arriva pas Ă  convaincre la minoritĂ©, mais Ă  peine quelques semaines plus tard, ces «bordiguistes» se retirĂšrent de la milice du POUM lorsque La Batalla publia le dĂ©cret du gouvernement du Front populaire, ordonnant le remplacement des milices par une armĂ©e rĂ©guliĂšre, ce qu’ils considĂ©raient comme une trahison de la guerre des travailleurs.

MalgrĂ© cela, et malgrĂ© le fait que presque toutes les autres organisations avec lesquelles elle avait tentĂ© de maintenir le contact Ă©taient tombĂ©es dans la «marmite» antifasciste, Bilan sortit de la guerre en Espagne plus confiante en de nouvelles luttes et en de nouveaux dĂ©veloppements pour la classe ouvriĂšre. À la fin de l’article suivant, elle appelle Ă  l’unitĂ© de toutes les fractions dans un Bureau International en vue de prĂ©parer la formation d’un nouveau parti prolĂ©tarien mondial. La Fraction italienne croyait alors que Bilan avait terminĂ© sa tĂąche et lança une nouvelle revue, Octobre en tant qu’organe de ce Bureau International. Elle avait confondu sa propre clarification sur les positions en rapport avec le prolĂ©tariat mondial, avec la volontĂ© et la possibilitĂ© matĂ©rielle de ce mĂȘme prolĂ©tariat mondial de rĂ©sister Ă  la guerre impĂ©rialiste imminente. La paralysie, l’effondrement et la dissolution de la Fraction face Ă  la DeuxiĂšme Guerre mondiale a plusieurs causes complexes et est due Ă  la conjonction d’actions de certains de ses membres dirigeants avec les consĂ©quences que nous connaissons maintenant, mais cela est une autre histoire et doit faire l’objet d’un article Ă  venir. On peut dire que la naissance du Parti communiste internationaliste en Italie, en 1943, crĂ©a les conditions dans lesquelles une perspective rĂ©volutionnaire se raviva, mĂȘme s’il s’avĂ©ra que ce ne fut pas suffisant. Plusieurs membres de la Fraction retournĂšrent en Italie pour se remettre au travail et reprendre le fil rouge qui avait Ă©tĂ© rompu avec les organisations rĂ©volutionnaires du passĂ©. C’est ce mĂȘme fil rouge que le Bureau International suit aujourd’hui.

BIPR, avril 2007

[1] Pour lire un des textes les plus vils de la falsification stalinienne, voir la brochure Spain Against Fascism 1936-1939 Ă©crit par Nan Green et A.M. Eliot pour le History Group of the Communist Party de Grande-Bretagne en 1976, oĂč on insiste toujours que le POUM Ă©tait de connivence avec Franco. Mai 37 qui est dĂ©crit comme un «putsch» de la CNT et du POUM, aurait selon les auteurs Ă©tĂ© vaincu parce que les ouvriers anarchistes Ă©taient indiffĂ©rents. Le sophisme se prĂ©sentant comme l’histoire serait le meilleur sommaire Ă  faire de cette entreprise de dĂ©molition qui pĂȘche mĂȘme par manque d’originalitĂ©. Son passage sur les jours de mai 37 est pris mot pour mot de Ils ne passeront pas, les mĂ©moires de Dolores Ibarruri (La Pasionaria), plus tard dirigeante du PCE en exil Ă  Moscou.

[2] Plusieurs des textes de Bilan sur l’Espagne peuvent ĂȘtre retrouvĂ©s dans «Bilan, Contre-rĂ©volution en Espagne, 1936-1939», Éditions 10/18, Paris, 1979. On y constate la clartĂ© constante du dĂ©but de la guerre jusqu’aux jours de mai 37.

[3] Pour en savoir plus sur l’histoire de la Gauche italienne, on peut commander la brochure de la Communist Workers Organisation, «Platform of the Committee of Intesa» (voir notre adresse).

[4] Hugh Thomas, The Spanish Civil War, Pelican, 1968, p.194.

[5] Le terme prend son origine en 1914, lorsque le Parti socialiste et les syndicats français mettent fin à la lutte des classes pour plutÎt soutenir la guerre impérialiste.

[6] Vernon Richards, Lessons of the Spanish Revolution, p.107.

[7] Tiré de La guerre en Espagne, dans le bulletin interne de la Fraction italienne. BientÎt disponible en anglais à http://www.ibrp.org.

[8] Voir la critique de ce film dans Revolutionary Perspectives #1 (nouvelle série). Des photocopies sont disponibles à notre adresse.

[9] Les dirigeants du POUM (Nin, Maurin) avaient un temps Ă©tĂ© proches de Trotski, mais avaient rejetĂ© sa politique d’entrisme dans la social-dĂ©mocratie (comme les trotskistes français avaient Ă©tĂ© encouragĂ©s Ă  le faire en 1934), tandis que Trotski condamnait sĂ©vĂšrement le Front populaire, que le POUM soutenait, comme un abandon rĂ©actionnaire de la rĂ©volution. En pratique, les trotskistes appuyĂšrent la guerre antifasciste, en tant que partie intĂ©grante de «la rĂ©volution», tout aussi passionnĂ©ment que le POUM. Bref, ils ont tous les deux contribuĂ© Ă  la mobilisation des ouvriers pour la guerre impĂ©rialiste. Cela n’a rien Ă  voir bien sĂ»r avec les mensonges et les calomnies des staliniens qui propageaient dĂ©jĂ  le bobard que Trotski Ă©tait Ă  la solde d’Hitler et, de ce fait, leur caractĂ©risation du POUM comme «trotskiste» n’était que leur propagande prĂ©paratoire au massacre qui allait suivre.

[10] Il Ă©tait en fait un ancien membre de la plus grande des deux organisations, le Bloc ouvrier et paysan de Joaquin Maurin qui avait contribuĂ© Ă  former le POUM en 1934. Ironiquement, Salas avait perdu son bras lors d’un vol de banque Ă  Tarragone en 1917.

[11] Commissaire gĂ©nĂ©ral de l’ordre public ou chef de police.

[12] Cité dans B.Bolloten, The Spanish Revolution, Chapel Hill, NC, 1979, p.396.

[13] La FAI, i.e. la FĂ©dĂ©ration anarchiste ibĂ©rique, l’organisation politique qui dominait l’anarchisme espagnol. La CNT, i.e. la ConfĂ©dĂ©ration nationale du travail, l’aile syndicaliste du mouvement (plusieurs sources parlent de la CNT-FAI).

[14] Bolloten, p.408.

[15] Op cit.

[16] Bolloten, p.455.

[17] Hommage à la Catalogne, Éditions 10/18, Paris, 1999.

[18] Les Ă©crits de Berneri Ă©taient critiques des ministres CNT en ce qui concerne leur faiblesse de la poursuite d’une guerre vĂ©ritablement rĂ©volutionnaire, mais il considĂ©rait toujours que la guerre antifasciste faisait partie de «la rĂ©volution». Voir ƒuvres Choisies, Éditions du Monde Libertaire, Paris, 1988 et Guerre des Classes en Espagne, Spartacus, Paris, 1977.