Avec les prolétaires du Tibet et de la Chine
2008-05-01
in
Contre tous les impérialismes et tous les piÚges nationalistes, racistes et religieux
Une contribution de lâun de nos camarades de Battaglia Comunista (Italie), traduit par Notes Internationalistes
Les rĂ©centes manifestations violentes au Tibet doivent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es Ă diffĂ©rents niveaux. Cela exige une analyse plus profonde que les clichĂ©s qui ont circulĂ©s et qui parlent soit de la rĂ©pression de revendications populaires en faveur de la libertĂ© religieuse et le retour Ă une sociĂ©tĂ© idyllique fondĂ©e sur les prĂ©ceptes pacifiques du bouddhisme, soit de manĆuvres Ă©trangĂšres Ă lâencontre de lâun des bastions de lâanti-impĂ©rialisme.
Ce nâest pas un secret que les manifestations, qui ont dĂ©butĂ©es la journĂ©e du 49Ăšme anniversaire de la rĂ©volte de 1959 [1] avaient Ă©tĂ© prĂ©parĂ©es de longue date. Selon le site Internet http://pahyul.com, une confĂ©rence des «Amis du Tibet», organisĂ©e au mois de juin lâan dernier Ă Delhi avec la participation de diplomates amĂ©ricains, a discutĂ© comment les Jeux Olympiques pouvaient ĂȘtre la seule occasion pour les TibĂ©tains de se manifester et de rĂ©clamer lâindĂ©pendance. Une marche de moines et dâexilĂ©s tibĂ©tains fut votĂ©e Ă cette mĂȘme confĂ©rence. En janvier, la mĂȘme organisation, qui est basĂ©e en Inde, a annoncĂ© la formation dâun «Mouvement de rĂ©volte du peuple tibĂ©tain» qui entreprendrait des actions le 10 mars «dans lâesprit de la rĂ©volte de 1959». Il nâest pas surprenant que cette rĂ©volte soit partie prenante dâune rivalitĂ© internationale complexe et multipolaire. Mais nous devons comprendre que lâĂ©tendue et la fĂ©rocitĂ© de la rĂ©volte ne sont pas seulement dues aux actions commandĂ©es de lâextĂ©rieur. De plus, il est Ă noter que selon plusieurs tĂ©moins sur place, les dĂ©sordres violents de Lhassa dĂ©butĂšrent dans une dispute entre commerçants han et tibĂ©tains dans une importante ville marchande. Des vidĂ©os montrent un grand nombre dâautos en flammes et de grands centres dâachats dĂ©truits et incendiĂ©s. Ces cibles Ă©taient trĂšs majoritairement la propriĂ©tĂ© de Hans chinois. La violence sâest Ă©tendue jusquâĂ la capitale tibĂ©taine oĂč elle a fait 19 victimes selon les sources officielles mais 140 selon le gouvernement tibĂ©tain en exil. Dans la province voisine du Sichuan, il semble que les autoritĂ©s chinoises ont Ă©tĂ© complĂštement prises de court, ce qui a menĂ© Ă une dĂ©bĂącle substantielle, malgrĂ© le fait que lâan dernier elles avaient rappelĂ© 650 000 membres de leurs unitĂ©s de polices paramilitaires. [2]
Mais suite Ă cette explosion de violence et les difficultĂ©s du gouvernement Ă contrĂŽler la situation, les «amis du Tibet» ont largement disparus. Pas un seul chef dâĂtat ou de gouvernement nâa appelĂ© Ă des sanctions importantes contre la Chine. MĂȘme un geste purement symbolique comme le boycott des Jeux Olympiques est hors de question et la seule discussion en cours est sur lâopportunitĂ© ou non de prendre part Ă la cĂ©rĂ©monie dâouverture. Ce simple constat nous amĂšne Ă nous questionner sur cette attitude.
Ce nâest pas un secret que les Ătats-Unis sont le plus important des «amis du Tibet». Mais quelques jours Ă peine avant la rĂ©pression brutale au Tibet, les Ătats-Unis ont retirĂ© la Chine de la liste noire des pires pays violant les droits humains [3] et suite au dĂ©clenchement des violences, Bush a immĂ©diatement exclu toute forme dâaction contre la Chine en confirmant quâil serait prĂ©sent Ă Beijing lors des Jeux Olympiques. De plus, suite au lancement de missiles en mer depuis la CorĂ©e du Nord le 8 mars, la diplomatie amĂ©ricaine nâest pas allĂ©e plus loin quâune critique caractĂ©risant lâĂ©pisode de «non constructive». Comme Rampini de La Repubblica (quotidien national italien — N .I .) lâa dĂ©clarĂ© : «le dĂ©partement dâĂtat semble avoir rĂ©cemment appris lâart de lâeuphĂ©misme».
En fait, la situation sâest profondĂ©ment transformĂ©e depuis lâan dernier, lorsque ces Ă©vĂ©nements ont Ă©tĂ© planifiĂ©s. Dâabord, il y a eu la crise des subprimes qui a Ă©branlĂ© le cours des bourses Ă lâĂ©chelle planĂ©taire, sâattaquant au coeur financier du capitalisme mondial. Ensuite, il y a eu les Ă©normes difficultĂ©s du dollar et un manque de confiance gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă son Ă©gard. [4] Nous pouvons donc aisĂ©ment comprendre pourquoi les Ătats-Unis ont rĂ©cemment dĂ©cidĂ© de maintenir un profil bas dans ses relations avec son grand ennemi la Chine, qui continue de financer la dette amĂ©ricaine par lâachat dâobligations dâĂtat US pour un total de 1600 milliards de dollars. [5]
Ătant donnĂ© cette rivalitĂ© internationale, quelle position les communistes, ou plutĂŽt lâavant-garde mondiale doit-elle adopter sur la question du Tibet? Lorsquâon jette un regard sur les prĂ©tendus groupes «de gauche», on ne peut que constater une confusion complĂšte marquĂ©e par des positions diamĂ©tralement opposĂ©es Ă lâintĂ©rieur mĂȘme des regroupements. Bertinotti (dirigeant de Refondation Communiste) par exemple, nâa pas hĂ©sitĂ© Ă se ranger du cĂŽtĂ© du DalaĂŻ Lama, la personnification mĂȘme dâune sociĂ©tĂ© obscurantiste, rĂ©actionnaire et fĂ©odale [6], soutenant ainsi la cause des bandes religieuses et de la bourgeoisie locale qui espĂšrent devenir la classe dominante pour avoir «la liberté» dâexploiter leur «propre» classe ouvriĂšre. Dâautres, comme Ciusani du comitĂ© central du Parti des communistes italiens (partie prenante tout comme Refondation Communiste de la coalition Ă©lectorale Sinistra Arcobaleno, qui vient dâĂ©chouer lamentablement aux plus rĂ©centes Ă©lections italiennes — N.I.) a dĂ©clarĂ© «ĂȘtre du cĂŽtĂ© du peuple chinois contre le mĂ©diĂ©visme du DalaĂŻ Lama et les menaces agressives de lâimpĂ©rialisme», appuyant ainsi la rĂ©pression sanglante de lâun des rĂ©gimes impĂ©rialistes les plus oppressifs existants aujourdâhui dans le monde. Cette confusion est le rĂ©sultat inĂ©vitable dâun manque dâanalyse de classe claire de la rĂ©alitĂ© et dâune filiation qui prend ses racines dans des modĂšles (les «communismes» russe, chinois, cubain, etc.) qui nâont rien Ă voir avec le communisme, le socialisme ou les intĂ©rĂȘts du prolĂ©tariat.
Les conditions de travail et de vie sont vraiment exĂ©crables en Chine, mais la situation au Tibet, une des rĂ©gions les plus pauvres au pays, est encore pire. Les donnĂ©es fournies par le gouvernement central sont rares et difficilement vĂ©rifiables, mais il est indubitable quâune large part de la population vit dans une Ă©conomie de subsistance composĂ©e surtout dâĂ©levage et dâun peu de cultures arables (principalement de lâorge qui y pousse abondamment). Les secteurs croissants les plus importants de lâĂ©conomie sont le tourisme et lâextraction et le travail de mĂ©taux, principalement le cuivre. Le dĂ©veloppement de lâindustrie lourde qui est estimĂ©e Ă 14%, doit ĂȘtre apprĂ©ciĂ© par rapport Ă son point de dĂ©part extrĂȘmement peu Ă©levĂ©, mais en termes rĂ©els, mĂȘme ce modeste dĂ©veloppement a suscitĂ© parmi les TibĂ©tains — qui peuvent pour la plupart ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme une Ă©norme «armĂ©e de rĂ©serve industrielle» — lâespoir dâune amĂ©lioration de leurs condition de vie et de travail. De telles attentes ont dĂ» prendre en considĂ©ration la rĂ©alitĂ© capitaliste qui leur offre si peu. Ă cette discrimination permanente et Ă ces mauvais traitements sâest ajoutĂ©e leur souffrance en comparaison des nombreux Chinois dâorigine Han qui sont venus vivre dans la rĂ©gion ces derniĂšres annĂ©es. Les TibĂ©tains utilisent une langue diffĂ©rente, possĂšdent un niveau dâĂ©ducation autre et en moyenne moins Ă©levĂ© et ne peuvent obtenir la permission dâexercer leurs activitĂ©s Ă©conomiques quâavec une certaine difficultĂ©. Ces conditions de vie extrĂȘmement pĂ©nibles et la frustration sociale trĂšs rĂ©pandue qui en dĂ©coulent ont poussĂ© plusieurs TibĂ©tains Ă se rĂ©volter et Ă prendre la rue aux cĂŽtĂ©s des moines, mais leur action est souvent motivĂ©e par des causes diffĂ©rentes.
Nous devons consĂ©quemment offrir toute notre solidaritĂ© de classe aux travailleurs tibĂ©tains qui manifestent et qui luttent avec Ă©normĂ©ment de courage, animĂ©s quâils sont par la nĂ©cessitĂ© dâobtenir de meilleures conditions de travail et de vie. Mais nous devons aussi affirmer clairement que ces aspirations ne peuvent ĂȘtre satisfaites que sâils rompent dĂ©cisivement avec toutes les tendances nationalistes, racistes et religieuses. Au contraire, les luttes des travailleurs tibĂ©tains doivent sâidentifier avant tout avec les rĂ©voltes prolĂ©tariennes qui Ă©clatent continuellement un peu partout en Chine. Le pouvoir du prolĂ©tariat prend sa source dans son unitĂ© de classe, et la seule voie viable pour lâatteindre, mĂȘme si elle est longue et difficile, est la formation de rĂ©seaux de coordination et de solidaritĂ© au niveau rĂ©gional et international qui uniront les prolĂ©taires tibĂ©tains avec la classe ouvriĂšre chinoise et internationale vers la crĂ©ation dâune vĂ©ritable avant-garde communiste capable de guider le prolĂ©tariat et les couches les plus larges des pauvres de la rĂ©gion sur le chemin de leur Ă©mancipation, par la destruction de tous les rapports dâexploitation et dâoppression capitalistes. Le mot dâordre internationaliste reste comme toujours : «ProlĂ©taires de tous les pays unissez-vous!».
Mic[1] Dans une situation internationale autre que celle dâil y a un demi-siĂšcle, il est utile de se rappeler le rĂŽle de la CIA Ă ce moment. Elle planifia les actions conjointement avec le DalaĂŻ Lama dans le but dâaffaiblir le bloc impĂ©rialiste opposĂ© qui voyait Ă lâĂ©poque la Chine sâaligner avec lâURSS. Selon ses propres dĂ©clarations, publiĂ©s par le New York Times en 1989, le DalaĂŻ Lama travaillait Ă la solde de lâagence gouvernementale amĂ©ricaine, mĂȘme sâil sâest depuis quelques temps distancĂ© de ces Ă©vĂ©nements et quâil propose maintenant une voie «mitoyenne» dâautonomie pour le Tibet, sans remettre en cause la domination de Beijing. Lors de la reprise du 10 mars 1989, les mouvements tibĂ©tains prĂ©cĂ©dĂšrent les troubles de la Place Tienanmen quelques mois plus tard. Ces mouvements furent supprimĂ©s par Hu Jintao, alors chef local du parti et actuel PrĂ©sident de la RĂ©publique Populaire de Chine.
[2] Cette dĂ©cision a Ă©tĂ© commentĂ©e par un rapport extrĂȘmement critique du dĂ©partement dâĂtat amĂ©ricain. La violation des droits humains les plus Ă©lĂ©mentaires en Chine est bien connue, mais elle est du mĂȘme acabit que celle des organisateurs de Guantanamo et dâAbou Ghraib, ce qui ne met guĂšre les Ătats-unis en position de prĂȘcher.
[3] En rĂ©alitĂ©, le contrĂŽle dâacier de la sociĂ©tĂ© chinoise par le PCC est largement un stĂ©rĂ©otype mis de lâavant par les mĂ©dias tant orientaux quâoccidentaux, qui ont tout intĂ©rĂȘt Ă masquer la rĂ©alitĂ© des manifestations de masse qui Ă©clatent continuellement dans la sociĂ©tĂ© chinoise. Ă cette difficultĂ©, sâajoute la surveillance Ă©troite du monde entier sur les Ă©vĂ©nements de la rĂ©gion Ă lâoccasion des Jeux Olympiques qui oblige les forces rĂ©pressives Ă se retenir autant que possible lorsquâelles sont filmĂ©es. La police prĂ©fĂšre maintenant agir sous le couvert de la nuit en ciblant les Ă©lĂ©ments identifiĂ©s comme Ă©tant les instigateurs des manifestations.
[4] Parmi dâautres facteurs, le dollar sâaffaisse Ă cause de la rĂ©duction du taux dâescompte par la Banque FĂ©dĂ©rale dans le but de tenter de juguler la crise. Diverses devises, dont principalement lâeuro, tentent dâĂ©chapper Ă leur assujettissement au dollar mĂȘme si elles ne lui portent pas immĂ©diatement concurrence en tant que principale monnaie de rĂ©serve internationale. LâĂ©cart important entre les taux dâintĂ©rĂȘts en Europe et aux Ătats-Unis, justifiĂ© par la Banque centrale europĂ©enne au motif quâelle craint un retour de lâinflation et critiquĂ© Ă de nombreuses reprises par la Fed a aussi eu comme effet de diminuer la valeur de la devise amĂ©ricaine. Si nous ajoutons Ă cela le transfert (rĂ©el ou annoncĂ©) du dollar vers lâeuro par les pays producteurs de pĂ©trole comme lâIran et le Venezuela, nous pouvons conclure que la devise amĂ©ricaine est dans une position difficile.
[5] En fait, le taux de croissance actuel de lâĂ©conomie chinoise est dĂ» en grande partie Ă ses exportations aux USA et donc, substantiellement Ă la dette amĂ©ricaine. Lâendettement amĂ©ricain nâest en consĂ©quence que lâenvers de la mĂ©daille du dĂ©ficit de sa balance commerciale.
[6] Il existe de nombreux tĂ©moignages sur les abus et sur les corvĂ©es imposĂ©es Ă lâĂ©poque par les moines. Par exemple, on peut lire «Seven Years in Tibet» de Heinrich Harrer pour la pĂ©riode allant de 1944 Ă 1951.
Bilan & Perspectives - 8
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