Plate-forme

Introduction

La période actuelle

L’effondrement de l’Union SoviĂ©tique a mis fin Ă  la guerre froide. Cet Ă©vĂšnement n’a par contre pas mis fin Ă  l’exploitation capitaliste, Ă  l’impĂ©rialisme, et Ă  la menace d’une guerre mondiale.

Au contraire, sa disparition est due Ă  des causes fondamentales liĂ©es au fonctionnement du systĂšme capitaliste en tant que tel. La premiĂšre cause est la crise de l’économie mondiale. Depuis le dĂ©but des annĂ©es 70, toutes les formes de capitalisme, qu’il soit d’État (se prĂ©tendant socialiste ou Ă  Ă©conomie planifiĂ©e) ou les soi-disant Ă©conomies mixtes du “monde libre”, ont dĂ» faire face Ă  une crise croissante de stagnation qui est due au fait que le capitalisme a atteint la fin de son cycle d’accumulation. Un des premiers signes fut la dĂ©valuation du dollar en 1971, et l’effondrement de l’accord de Bretton Woods qui s’en suivit, lequel avait façonnĂ© l’ordre Ă©conomique de l’impĂ©rialisme d’aprĂšs-guerre. Ce fut une tentative de faire payer au reste du monde le ralentissement de la croissance amĂ©ricaine.

La deuxiĂšme cause est la stagnation de l’économie de l’Union SoviĂ©tique elle-mĂȘme. Contrairement Ă  ce que certains de ses partisans ont maintenu, l’Union SoviĂ©tique n’était pas le “socialisme rĂ©el” mais plutĂŽt une forme particuliĂšre de capitalisme oĂč l’État a assumĂ© le rĂŽle de la bourgeoisie classique. En vertu de son monopole sur le pouvoir d’État, le Parti communiste de l’Union SoviĂ©tique est en fait devenu le vĂ©hicule de la nouvelle classe dominante, qui s’est transmis les privilĂšges d’une gĂ©nĂ©ration Ă  l’autre.

En outre, il faut ajouter la faiblesse relative de l’URSS. La stagnation, accompagnĂ©e d’un retard technologique par rapport aux États-Unis et dans le monde occidental a eu pour consĂ©quence que la base Ă©conomique, pour soutenir l’effort militaire, s’est affaiblie. Dans cette course sans prĂ©cĂ©dent aux armements, durant les annĂ©es 70 et 80, l’économie soviĂ©tique n’était en aucune façon capable d’égaler les dĂ©penses de l’État amĂ©ricain. Les tentatives de Gorbatchev pour mettre fin Ă  cette course et restructurer l’économie se heurtĂšrent au sabotage provenant de l’intĂ©rieur de la classe dominante, et de l’espace de manƓuvre restreinte imposĂ©e par la crise qu’il essayait de rĂ©soudre. Tous ces facteurs contribuĂšrent Ă  l’effondrement de l’URSS en 1991.

L’histoire de cette pĂ©riode confirme donc deux choses:

  1. Le plein contrĂŽle par l’État de l’économie (i.e., la soi-disant Ă©conomie planifiĂ©e) n’est en rien le socialisme. Dans une Ă©conomie vraiment socialiste, les producteurs dĂ©cideraient eux-mĂȘmes collectivement de ce qu’ils devraient produire sur la base des besoins humains. La planification Ă©conomique deviendrait une question d’administration rationnelle, impliquant l’attribution de la force de travail en accord avec les prioritĂ©s de la sociĂ©tĂ©. Il n’y aurait pas de crise Ă©conomique du genre vĂ©cue par l’ex-URSS.
  2. Aucune tentative par l’État capitaliste de supprimer ou de rĂ©guler sa propre loi de la valeur, et encore moins le rĂȘve inatteignable de lui fournir une libre expression (la soi-disant loi du marchĂ©) ne pourra se dĂ©barrasser de la crise mondiale de l’économie capitaliste.

En dĂ©pit de toutes les tentatives pour gĂ©rer la crise Ă©conomique; en dĂ©pit des accords entre les sept grandes puissances Ă©conomiques mondiales et les suspensions de dettes internationales; en dĂ©pit de la rĂ©volution du microprocesseur et de la restructuration capitaliste amortie par des mesures de sĂ©curitĂ© du revenu et de prestations d’assurance-chĂŽmage, le problĂšme fondamental de l’accumulation capitaliste demeure. C’est la baisse chronique de la plus-value. Cette baisse force le capital Ă  chercher toujours plus de moyens pour accroĂźtre l’exploitation de la classe ouvriĂšre, tant en termes relatifs qu’absolus.

Situation générale et perspectives pour la classe ouvriÚre

Passons Ă  l’examen des relations de classe aujourd’hui. Il y a une Ă©norme disproportion entre la gravitĂ© de la crise Ă©conomique et ses consĂ©quences: la menace de la guerre impĂ©rialiste d’une part, et le faible niveau de riposte du prolĂ©tariat Ă  la crise du systĂšme d’autre part. La domination rĂ©elle du capital sur la production et la distribution est devenue de plus en plus totale sur l’ensemble des relations sociales et politiques. L’idĂ©ologie bourgeoise a pĂ©nĂ©trĂ© en profondeur la classe ouvriĂšre par l’entremise des partis sociaux-dĂ©mocrates et des syndicats. De ce fait, ils Ă©touffent dĂšs le dĂ©part les tentatives prolĂ©tariennes de rĂ©sistance aux effets de la crise.

Les grĂšves survenues, quelques fois mĂȘme dans un secteur entier de la production nationale, ne se sont jamais propagĂ©es parce que tout sens de la solidaritĂ© et de l’unitĂ© de classe ont Ă©tĂ© Ă©tranglĂ©s par le nationalisme, par l’individualisme, et par l’idĂ©e de changer les choses un secteur Ă  la fois: en fait par ces expressions de l’idĂ©ologie bourgeoise que la gauche du capital a instillĂ© parmi les travailleurs et les travailleuses. La domination du capitalisme sur la classe ouvriĂšre, par l’entremise des syndicats et des partis de la gauche du capital, est la manifestation concrĂšte de ce que Marx appelait la “rĂ©ification des rapports sociaux”. Quelles que furent leurs origines historiques, aujourd’hui ils ne sont que les instruments matĂ©riels du totalitarisme capitaliste; ils doivent ĂȘtre confrontĂ©s comme tels, et pas simplement dĂ©noncĂ©s, autant sur le plan politique que sur le plan organisationnel.

En dĂ©pit des incontestables succĂšs du capitalisme Ă  contenir la lutte des classes, ses contradictions persistent. En tant que marxistes, nous savons qu’elles ne pourront ĂȘtre contenues Ă©ternellement. L’explosion de ces contradictions ne rĂ©sultera pas nĂ©cessairement en une rĂ©volution victorieuse. Dans l’ùre impĂ©rialiste, la guerre mondiale est le moyen par lequel le capital “contrĂŽle” et dĂ©noue ses contradictions.

Cependant, avant que cela n’arrive, il est possible que l’emprise politique et idĂ©ologique de la bourgeoisie sur la classe ouvriĂšre puisse ĂȘtre rompue. En d’autres mots, des vagues de lutte de classes massives et soudaines peuvent se produire, et les rĂ©volutionnaires doivent s’y prĂ©parer en consĂ©quence. Quand la classe reprendra Ă  nouveau l’initiative, et commencera Ă  utiliser sa force collective contre les attaques du capital, les organisations politiques rĂ©volutionnaires devront ĂȘtre en position de mener les batailles politiques et organisationnelles nĂ©cessaires contre les forces de la gauche bourgeoise.

Chaque vague de luttes successives sera une prĂ©paration pour la rĂ©volution seulement si le programme et l’organisation des rĂ©volutionnaires en ressortent plus forts, et uniquement lorsque le programme rĂ©volutionnaire (et l’organisation qui le soutient) peut, par la lutte elle-mĂȘme, s’enraciner au sein de la classe ouvriĂšre, ce qui est dĂ©montrĂ© par l’expĂ©rience historique du prolĂ©tariat.

La rĂ©volution russe de 1905 fut la prĂ©paration de 1917, dans le sens oĂč le programme rĂ©volutionnaire qui mena Ă  1917 sortit renforcĂ© des batailles prĂ©cĂ©dentes. Aujourd’hui, il n’y a aucune garantie qu’il y ait un tel Ă©pisode de conflits gĂ©nĂ©ralisĂ©s et insurrectionnels qui, tout en rĂ©sultant dans la dĂ©faite immĂ©diate de la classe, renforcera aussi les forces rĂ©volutionnaires. Cependant, une chose est certaine, si un tel mouvement de masse survenait sans idĂ©es rĂ©volutionnaires prenant une forme politique et organisationnelle importante Ă  l’intĂ©rieur de la classe ouvriĂšre dans son ensemble, alors la dĂ©faite prendrait des proportions historiques. C’est pourquoi la tĂąche de l’organisation politique prolĂ©tarienne est de retourner Ă  la classe ouvriĂšre les leçons de sa propre expĂ©rience historique, afin qu’elles deviennent la force matĂ©rielle pour l’émancipation de notre classe.

Le Bureau International pour le Parti Révolutionnaire

Le Bureau International fut formĂ© en 1983, rĂ©sultat d’une initiative conjointe du Partito Comunista Internazionalista (P.C.Int.) d’Italie et de la Communist Workers Organisation (C.W.O.) du Royaume-Uni. Il y avait deux raisons principales Ă  la base de cette initiative.

La premiÚre était de donner une forme organisationnelle à une tendance déjà existante au sein du camp politique prolétarien. Voici ce qui est ressorti des Conférences Internationales convoquées par Battaglia Comunista [1] entre 1977 et 1981.

La base d’adhĂ©sion Ă  la derniĂšre de ces confĂ©rences fut les sept points votĂ©s par la C.W.O. et le P.C.Int. Ă  la TroisiĂšme ConfĂ©rence:

  1. Reconnaissance que la RĂ©volution d’Octobre fut une rĂ©volution prolĂ©tarienne.
  2. Reconnaissance de la rupture avec la social-dĂ©mocratie mise de l’avant par les deux premiers congrĂšs de la TroisiĂšme Internationale.
  3. Rejet sans rĂ©serve du capitalisme d’État et de l’autogestion.
  4. Rejet des partis socialistes et communistes en tant que partis bourgeois.
  5. Rejet de toutes les politiques qui assujettissent le prolétariat à la bourgeoisie nationale.
  6. Une orientation vers l’organisation des rĂ©volutionnaires, qui reconnaĂźt que la doctrine et la mĂ©thodologie marxistes reprĂ©sentent la science prolĂ©tarienne.
  7. Reconnaissance des rencontres internationales en tant que constituantes du travail de dĂ©bat parmi les groupes rĂ©volutionnaires pour la coordination de leur intervention politique active en direction de la classe dans ses luttes, et dans le but de contribuer au processus menant Ă  la constitution du Parti International du ProlĂ©tariat, indispensable organe politique de direction du mouvement de classe rĂ©volutionnaire et du pouvoir prolĂ©tarien lui-mĂȘme.

La seconde raison Ă©tait la volontĂ© d’agir en tant que pĂŽle de rĂ©fĂ©rence pour les individus et les organisations qui re-Ă©mergeaient sur la scĂšne internationale au fur et Ă  mesure que la crise aggravĂ©e du capitalisme provoquait une rĂ©ponse politique. En tout Ă©tat de cause, on ne peut pas dire que la premiĂšre dĂ©cennie de l’existence du Bureau a Ă©tĂ© marquĂ©e par la reprise d’une lutte de classe massive. Tout au contraire, comme nous l’avons dit, la riposte ouvriĂšre aux attaques croissantes du capital a Ă©tĂ© pour l’essentiel limitĂ©e Ă  des conflits militants, mais sectoriels (comme la grĂšve des mineurs britanniques de 84-85, ou la lutte en cours des dĂ©bardeurs espagnols), et dont le rĂ©sultat fut une dĂ©faite. Le capital international a donc bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un moment de rĂ©pit grĂące auquel il a pu se restructurer au dĂ©triment du gagne-pain de millions de travailleurs et de travailleuses; par la multiplication des mesures d’austĂ©ritĂ©, l’aggravation des conditions de travail et des termes de la vente de la force de travail.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant qu’on ait vu relativement peu de nouveaux venus aux positions politiques prolĂ©tariennes lors des annĂ©es 80. Plusieurs de ceux qui se sont manifestĂ©s ont plus tard disparu Ă  mesure que l’isolement politique les terrassait. NĂ©anmoins, malgrĂ© la situation objective dĂ©favorable et la modestie de nos forces, l’existence organisationnelle du Bureau s’est consolidĂ©e. Tout en partageant la responsabilitĂ© de la correspondance mondiale; et lorsque cela fut possible, en organisant des rencontres et des discussions directes avec les Ă©lĂ©ments politiques avec lesquels nous Ă©tions entrĂ©s en contact, le BIPR a publiĂ© plusieurs dĂ©clarations internationales et les a distribuĂ©es dans diverses langues lors d’évĂšnements cruciaux au cours des derniĂšres annĂ©es.

Enfin, nous avons expliquĂ© que le Bureau existe en tant que tendance spĂ©cifique et identifiable au sein du large camp prolĂ©tarien. On peut dĂ©finir ce dernier briĂšvement comme Ă©tant constituĂ© de ceux et de celles qui soutiennent l’autonomie de classe prolĂ©tarienne face au capital, qui rejettent le capitalisme sous toutes ses formes, et qui n’ont jamais considĂ©rĂ© le stalinisme et l’ex-URSS comme Ă©tant socialistes, tout en reconnaissant qu’Octobre 1917 fut le point de dĂ©part de ce qui aurait pu devenir une rĂ©volution mondiale plus importante. Parmi les organisations que nous incluons dans ce cadre, il reste des diffĂ©rences politiques significatives, dont la question Ă©pineuse de la nature et de la fonction de l’organisation rĂ©volutionnaire. Le cadre politique du BIPR est le suivant:

  1. La rĂ©volution prolĂ©tarienne sera internationale ou ne sera pas. La rĂ©volution internationale prĂ©suppose l’existence d’un parti international reprĂ©sentant l’expression politique concrĂšte de la partie du prolĂ©tariat possĂ©dant la conscience de classe la plus avancĂ©e, et qui s’organise collectivement afin de lutter pour le programme rĂ©volutionnaire au sein du reste de la classe. L’histoire a dĂ©montrĂ© que les tentatives en vue de former le parti pendant le dĂ©roulement mĂȘme de la rĂ©volution furent trop peu trop tard.
  2. Le BIPR a donc comme objectif la crĂ©ation du parti communiste mondial dĂšs que le programme politique et les forces internationales le permettront. Cependant, le Bureau est pour le parti mais il ne prĂ©tend pas ĂȘtre son seul noyau prĂ©existant. Le futur parti ne sera pas la simple expansion d’une seule organisation.
  3. Avant que le parti mondial ne puisse ĂȘtre formĂ©, les dĂ©tails prĂ©cis du programme rĂ©volutionnaire devront ĂȘtre clarifiĂ©s dans tous ses aspects via la discussion et le dĂ©bat parmi ses parties constituantes potentielles.
  4. Les organisations, qui en viendront Ă©ventuellement Ă  former le parti mondial, doivent dĂ©jĂ  avoir une existence significative Ă  l’intĂ©rieur de la classe ouvriĂšre dans les rĂ©gions d’oĂč elles proviennent. La proclamation du parti international (ou de son noyau initial) uniquement sur la base de l’existence de groupes propagandistes ne constituerait en rien un pas en avant pour le mouvement rĂ©volutionnaire.
  5. L’organisation rĂ©volutionnaire doit s’évertuer Ă  dĂ©passer l’état d’un simple rĂ©seau de propagande. MalgrĂ© les opportunitĂ©s limitĂ©es, la tĂąche des organisations prolĂ©tariennes d’aujourd’hui est de travailler Ă  s’établir en tant que force rĂ©volutionnaire au sein de la classe ouvriĂšre; cela dans le but d’ĂȘtre en position de montrer la voie Ă  suivre dans la lutte des classes en vue d’organiser et de diriger les luttes rĂ©volutionnaires de demain.
  6. La leçon que l’on doit tirer de la derniĂšre vague rĂ©volutionnaire n’est pas que la classe ouvriĂšre puisse se passer d’une direction organisĂ©e, ni que le parti est la classe (selon les abstractions mĂ©taphysiques des bordiguistes). PlutĂŽt, la direction et sa forme organisationnelle (le parti) sont les armes les plus importantes de la classe ouvriĂšre rĂ©volutionnaire. Sa tĂąche sera de se battre pour une perspective communiste dans les organes de masse du pouvoir prolĂ©tarien (les soviets ou conseils). Cependant, le parti demeurera une minoritĂ© de la classe ouvriĂšre et il n’est pas le substitut de la classe en gĂ©nĂ©ral. La tĂąche d’édifier le socialisme appartient Ă  la classe ouvriĂšre dans son ensemble. C’est une tĂąche qui ne peut ĂȘtre dĂ©lĂ©guĂ©e, mĂȘme pas Ă  l’avant-garde la plus consciente de la classe.

Plateforme du Bureau Internationale pour le Parti Révolutionnaire

Le Capitalisme

Comme dans toutes les sociĂ©tĂ©s de classe, le mode de production capitaliste souffre de la contradiction entre les rapports et les forces de production. Sous le capitalisme, la force de travail (le prolĂ©tariat) existe en tant que marchandise vendue par ses propriĂ©taires en retour d’un salaire Ă©quivalant Ă  la valeur des biens requis pour maintenir l’existence, et assurer la reproduction, de la force de travail elle-mĂȘme. En terme de classe, cela s’exprime dans la contradiction entre la bourgeoisie (ceux qui possĂšdent et qui contrĂŽlent les moyens de production) et le prolĂ©tariat (ceux qui dĂ©pensent leur force de travail avec les moyens de production). Le travail est la source de toute valeur. Seule la force de travail peut transformer des matiĂšres premiĂšres en marchandises. Toutes les marchandises ont Ă  la fois une valeur d’usage et une valeur d’échange. Les capitalistes ne sont intĂ©ressĂ©s dans la premiĂšre forme de la valeur que dans la mesure oĂč elles peuvent ĂȘtre vendues afin d’acquĂ©rir la seconde pour l’acheteur. C’est cet Ă©change de valeur capitalisĂ©e, tel que reprĂ©sentĂ© par la plus-value produite par la force de travail des prolĂ©taires, qui est la source des profits pour le capitalisme. La tendance du capital d’extorquer de plus en plus de plus-value provenant de la force de travail, est la base de la lutte des classes entre bourgeois et prolĂ©taires, entre le capitalisme et la classe ouvriĂšre. Cela reste tout aussi vrai aujourd’hui, dans les soi-disant sociĂ©tĂ©s post-industrielles — alors que les porte-parole de la bourgeoisie nous affirment que la classe ouvriĂšre a disparu — que ce l’était au siĂšcle dernier lorsqu’une nouvelle catĂ©gorie d’économistes bourgeois niait que la force de travail Ă©tait la source de la richesse. Les contradictions fondamentales de classes demeurent, indĂ©pendamment des changements technologiques qui ont eu lieu sous le capitalisme.

Les différentes formes du capitalisme

L’antagonisme fondamental entre la nature sociale du travail et la possession restreinte de la propriĂ©tĂ© demeure, indĂ©pendamment de la forme lĂ©gale prĂ©cise de la propriĂ©tĂ© bourgeoise des moyens de production d’une part, et les formes changeantes du caractĂšre social du travail salariĂ© d’autre part. La propriĂ©tĂ© d’État des plus importants moyens de production n’a pas altĂ©rĂ© leur nature capitaliste en tant que propriĂ©tĂ© du capital financier, laquelle est la forme rĂ©elle du capital Ă  l’époque impĂ©rialiste. De mĂȘme, la prĂ©dominance de monopoles nationaux et multinationaux dans la forme de sociĂ©tĂ© par actions (agissant en tant que capital “social”) ne signifie pas la fin des contradictions de base du capitalisme, mais plutĂŽt leur exacerbation et leur extension en leur donnant une dimension internationale. C’est ce qu’Engels reconnaissait il y a longtemps lorsqu’il expliquait que:

… ni la transformation en sociĂ©tĂ© par actions, ni la transformation en propriĂ©tĂ© d’État ne suppriment la qualitĂ© de capital des forces productives. Pour les sociĂ©tĂ©s par actions (et les trusts), cela est Ă©vident. Et l’État moderne n’est Ă  son tour que l’organisation que la sociĂ©tĂ© bourgeoise se donne pour maintenir les conditions extĂ©rieures gĂ©nĂ©rales du mode de production capitaliste contre des empiĂštements venant des ouvriers comme des capitalistes isolĂ©s. L’État moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste: l’État des capitalistes, le capitalisme collectif en idĂ©e. Plus il fait passer de forces productives dans sa propriĂ©tĂ©, plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent des salariĂ©s, des prolĂ©taires. Le rapport capitaliste n’est pas supprimĂ©, il est au contraire poussĂ© Ă  son comble.

L’Anti-DĂŒhring

Ainsi, ces pays dont on nous disait il n’y a pas si longtemps qu’ils Ă©taient socialistes n’étaient en fait rien de plus qu’une forme particuliĂšre de capitalisme d’État: oĂč l’État contrĂŽlait directement les moyens matĂ©riels de production et dĂ©tenait le monopole du marchĂ©. L’effondrement misĂ©rable de l’URSS ne fait que confirmer cette analyse dĂ©veloppĂ©e par la Gauche communiste (fondĂ©e sur la critique de l’économie politique, le marxisme) durant les longues annĂ©es qui sĂ©parent la RĂ©volution d’Octobre de l’écroulement du bloc russe. L’amalgame tragique entre propriĂ©tĂ© d’État et socialisme a pris fin maintenant que la prĂ©tendue sociĂ©tĂ© soviĂ©tique est revenue aux formes lĂ©gales et organisationnelles du capitalisme classique (i.e. occidental).

L’impĂ©rialisme

L’ancienne Union soviĂ©tique et les États alignĂ©s sur elle formaient un bloc impĂ©rialiste. L’effondrement de ce bloc a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire du capitalisme mondial, mais c’est un chapitre qui fait partie de l’histoire de l’impĂ©rialisme capitaliste. La PremiĂšre Guerre mondiale, produit d’une compĂ©tition entre les États capitalistes, a marquĂ© un tournant dĂ©finitif dans le dĂ©veloppement du capitalisme. Elle a dĂ©montrĂ© que le processus de concentration et de centralisation du capital avait atteint de telles proportions que dĂ©sormais les crises cycliques, qui avaient toujours Ă©tĂ© une composante intrinsĂšque du processus d’accumulation du capital, seraient des crises globales se rĂ©solvant uniquement par une guerre mondiale. En bref, cela confirma que le capitalisme Ă©tait entrĂ© dans une nouvelle Ăšre historique, l’ùre de l’impĂ©rialisme oĂč tout État fait partie d’une Ă©conomie capitaliste globale et ne peut Ă©chapper aux lois qui la gouvernent. L’impĂ©rialisme n’est donc pas simplement la politique des puissances capitalistes les plus fortes imposĂ©e aux plus faibles, c’est le processus incontournable par lequel les tentacules financiers et industriels des centres capitalistes hautement dĂ©veloppĂ©s absorbent la plus-value provenant des rĂ©gions pĂ©riphĂ©riques. Ce processus ne reconnaĂźt aucune frontiĂšre d’État et n’accorde aucune loyautĂ© nationale aux bourgeoisies locales des zones pĂ©riphĂ©riques. Ces derniĂšres font partie de la classe capitaliste internationale et sont tout aussi empĂȘtrĂ©es dans les machinations du capital financier international que la bourgeoisie des mĂ©tropoles capitalistes traditionnelles.

L’ouverture de l’époque impĂ©rialiste du capitalisme, avec son cycle infernal de guerre mondiale — reconstruction — crise, inscrit aussi la possibilitĂ© d’une plus haute forme de civilisation (le communisme) Ă  l’agenda de l’histoire. Elle fut confirmĂ©e de façon dramatique, en Octobre 1917, lorsque le prolĂ©tariat russe s’empara du pouvoir en tant que premier acte de la vague rĂ©volutionnaire europĂ©enne et mondiale qui Ă©mergea des effusions de sang et des dĂ©vastations produites par la PremiĂšre Guerre mondiale. Cependant, l’expĂ©rience de cette pĂ©riode a confirmĂ© de façon non moins dramatique, la banqueroute de la majoritĂ© des vieux partis de la Seconde Internationale qui, non seulement justifiĂšrent le massacre mutuel des prolĂ©taires, lorsqu’ils soutinrent leurs ‘propres’ États nations au cours de la guerre impĂ©rialiste, mais firent aussi de leur mieux pour supprimer la rĂ©volution au nom du socialisme pendant les dĂ©bordements insurrectionnels qui suivirent la Guerre. Ainsi, on peut voir aujourd’hui qu’il y a une diffĂ©rence marquĂ©e entre les organisations politiques prolĂ©tariennes de la pĂ©riode d’avant Octobre et celles de la pĂ©riode postĂ©rieure. Durant la montĂ©e et la consolidation du capitalisme en tant que mode de production dominant, les mouvements nationalistes bourgeois ou anti-despotiques ont fourni le cadre pour la mobilisation des masses de prolĂ©taires europĂ©ens qui Ă  leur tour ont facilitĂ© la formation de vastes syndicats et d’organisations de partis. À l’intĂ©rieur de ces organes, la classe ouvriĂšre Ă©tait en mesure d’exprimer son identitĂ© de classe sĂ©parĂ©e, et ce, en mettant de l’avant ses propres exigences, quoique dans le cadre des rapports sociaux bourgeois et politiques existants. Au mĂȘme moment oĂč les thĂ©ories rĂ©volutionnaires de Marx et Engels furent reconnues et devinrent une composante permanente de la vie politique prolĂ©tarienne, mĂȘme si les principales forces sociales dĂ©mocratiques n’agirent jamais selon les prĂ©ceptes politiques du marxisme. Pour les partis socialistes, la rĂ©volution que Marx avait entrevue est demeurĂ©e un objectif distant qui pourrait un jour ĂȘtre atteint, dans le futur, par des moyens non spĂ©cifiĂ©s. Le socialisme est restĂ© ‘le futur glorieux’ pour lequel ils luttaient thĂ©oriquement, mais en pratique, l’objectif stratĂ©gique qui dĂ©finissait leurs tactiques devint non pas l’assaut pour le pouvoir, mais de plus en plus pour les Ă©lections parlementaires, la journĂ©e de huit heures, la libertĂ© d’organisation, etc.

Avec l’identification de la social-dĂ©mocratie Ă  l’impĂ©rialisme en 1914, le mouvement de la classe ouvriĂšre atteint un tournant dĂ©cisif. Cela rĂ©sulta en la rupture complĂšte des communistes, des forces dĂ©passĂ©es du rĂ©formisme qui, Ă  travers la DeuxiĂšme Internationale (1889-1914), avaient dominĂ© le mouvement de masse. La fondation de la TroisiĂšme Internationale, proclamant l’ouverture de l’ùre de la rĂ©volution prolĂ©tarienne mondiale, a signifiĂ© la victoire des principes originaux du marxisme. L’activitĂ© communiste est maintenant pointĂ©e uniquement sur le renversement de l’État capitaliste afin de crĂ©er les conditions pour la construction d’une nouvelle sociĂ©tĂ©.

Révolution et Contre-révolution

La dĂ©faite du mouvement rĂ©volutionnaire europĂ©en et la nature de la contre-rĂ©volution en Russie, ont posĂ© des problĂšmes pour les marxistes rĂ©volutionnaires, alors qu’ils essayĂšrent de comprendre les leçons de toute l’expĂ©rience, de la pĂ©riode qui suivit la DeuxiĂšme Guerre mondiale. Le processus contre-rĂ©volutionnaire trouva Ă©cho dans la TroisiĂšme Internationale avec l’imposition de l’obligation, sur ses partis constitutifs, de dĂ©fendre l’État russe, en mĂȘme temps que la retraite de ces partis vers des stratĂ©gies et des tactiques sociales-dĂ©mocrates. Ce processus de dĂ©gĂ©nĂ©rescence fut suivi par Trotski et ses partisans, avec leur politique d’entrisme Ă  l’intĂ©rieur des partis sociaux-dĂ©mocrates et travaillistes (le soi-disant “tournant français”) durant les annĂ©es 30, et le soutien du trotskisme aux ambitions impĂ©rialistes de l’URSS ce qui balaya le trotskisme en tant que courant rĂ©volutionnaire potentiel. Il laissa Ă  d’autres le soin de tirer les leçons de la dĂ©faite. En dĂ©pit des positions prorusses des partis communistes stalinisĂ©s, et la dĂ©gĂ©nĂ©rescence sur le terrain du capitalisme d’État de la grande expĂ©rience bolchevique, les leçons tirĂ©es par la Gauche communiste, sur la nature capitaliste Ă©tatique et impĂ©rialiste de la Russie, ont empĂȘchĂ© le programme communiste d’ĂȘtre complĂštement discrĂ©ditĂ© avec cette expĂ©rience. Cela signifiait que, mĂȘme durant la DeuxiĂšme Guerre impĂ©rialiste, une force rĂ©volutionnaire pouvait Ă©merger (le Parti Communiste Internationaliste a Ă©tĂ© formĂ© en Italie en 1943).

L’expĂ©rience de la contre-rĂ©volution oblige aussi les rĂ©volutionnaires Ă  approfondir leur comprĂ©hension des problĂšmes face aux relations entre l’État, le parti, et la classe. Alors que le rĂŽle jouĂ© par l’ancien parti rĂ©volutionnaire dans la contre-rĂ©volution russe a menĂ© plusieurs prĂ©tendus rĂ©volutionnaires Ă  rejeter complĂštement l’idĂ©e mĂȘme d’un parti de classe, la question n’est pas aussi simple. Le parti de classe est indispensable Ă  la lutte rĂ©volutionnaire du prolĂ©tariat pour la simple raison qu’il est l’expression politique de la conscience de classe. Il contient la partie la plus politiquement avancĂ©e de la classe ouvriĂšre, organisĂ©e pour dĂ©fendre le programme d’émancipation du prolĂ©tariat tout entier. Par dĂ©finition, le parti rĂ©volutionnaire sera toujours une minoritĂ© du prolĂ©tariat, et pourtant le programme communiste qu’il dĂ©fend peut seulement ĂȘtre mis en application par la classe ouvriĂšre dans son ensemble. Durant la rĂ©volution, le parti visera Ă  prendre la direction politique en mettant de l’avant son programme dans les organes de masse de la classe ouvriĂšre. Autant la conscience rĂ©volutionnaire sans un parti est impensable, la leçon de l’expĂ©rience russe est lĂ  pour montrer que mĂȘme le parti de classe le plus conscient ne peut maintenir une rĂ©volution isolĂ©e des soviets (ou d’organes de masse similaires de la classe ouvriĂšre). Les soviets (conseils) sont l’expression du pouvoir politique de la classe ouvriĂšre (la dictature du prolĂ©tariat) et leur dĂ©clin et leur marginalisation de la vie politique russe furent le symbole de l’étranglement du jeune État soviĂ©tique par la contre-rĂ©volution capitaliste. Le pouvoir qui est restĂ© aux mains des commissaires bolcheviques, Ă  mesure qu’ils s’isolĂšrent d’une classe ouvriĂšre Ă©puisĂ©e et dĂ©cimĂ©e, Ă©tait le pouvoir d’un État capitaliste. Dans la future rĂ©volution mondiale, le parti international doit viser Ă  diriger le mouvement de la classe exclusivement Ă  travers des organes de classe de masse, qu’il encourage Ă  voir le jour. Cependant, il n’y a aucune garantie formelle de victoire, et le parti rĂ©volutionnaire ne peut se restreindre Ă  l’avance en Ă©rigeant des barriĂšres mĂ©caniques fondĂ©es sur la peur de la dĂ©faite. Ni le parti, ni les soviets ne sont une assurance en soi face Ă  la contre-rĂ©volution. La seule garantie de victoire est la conscience de classe des masses ouvriĂšres elles-mĂȘmes.

Le parti révolutionnaire

Le parti de classe — ou les organisations politiques qui le prĂ©cĂšdent — comprend la partie la plus consciente du prolĂ©tariat qui est organisĂ©e afin de dĂ©fendre le programme pour l’émancipation de la classe ouvriĂšre toute entiĂšre. En utilisant les instruments du marxisme, il tire les leçons politiques de l’expĂ©rience historique de la classe afin d’élaborer ce programme et de dĂ©finir une stratĂ©gie et des tactiques consĂ©quentes avec celui-ci. Le futur parti mondial aura la tĂąche de soutirer les masses de l’influence rĂ©actionnaire provenant des nombreuses divisions contre-rĂ©volutionnaires et des tendances nationalistes qui dominent la classe ouvriĂšre. Lorsque les masses laborieuses — sous la pression des contradictions matĂ©rielles de la crise globale du capitalisme — apparaĂźtront une fois de plus sur la scĂšne de l’histoire en collision avec leurs exploiteurs, le parti trouvera les conditions pour remplir pleinement ses principales tĂąches. Ceci, afin de gagner les masses au programme communiste et de conquĂ©rir la direction politique de la lutte afin de la mener vers le renversement rĂ©volutionnaire de l’État capitaliste. La rĂ©volution sera donc un succĂšs seulement si l’organisation rĂ©volutionnaire — le parti communiste se tenant Ă  la tĂȘte de la classe — est adĂ©quatement dĂ©veloppĂ©e et prĂ©parĂ©e pour son propre assaut frontal contre les ennemis politiques du programme rĂ©volutionnaire. Nous rejetons donc les schĂ©mas qui relĂšguent la naissance du parti au dĂ©but de la rĂ©volution telle quelle, ou qui limitent ses tĂąches Ă  la propagande et Ă  simplement “prĂȘcher” la rĂ©volution.

En dĂ©pit des responsabilitĂ©s qui pĂšsent sur les forces politiques prolĂ©tariennes en vue de s’organiser immĂ©diatement, les circonstances dans lesquelles elles se retrouvent imposent de sĂ©vĂšres limites face Ă  leur capacitĂ© d’influencer les larges masses. Au cours de l’époque impĂ©rialiste, la domination bourgeoise sur la sociĂ©tĂ© s’est raffinĂ©e et dĂ©ployĂ©e, jusqu’à ce qu’elle ait englobĂ© presque tous les aspects de la vie. Avec, les formes les plus extrĂȘmes de concentration des moyens de production entre les mains du capital financier impĂ©rialiste, la domination politique et idĂ©ologique de la bourgeoisie est sans prĂ©cĂ©dent. Ce que Marx a affirmĂ©, il y’a plus d’un siĂšcle, est plus vrai que jamais aujourd’hui:

Les idĂ©es de la classe dominante sont, Ă  toute Ă©poque, les idĂ©es dominantes; en d’autres termes, la classe qui reprĂ©sente la puissance matĂ©rielle dominante de la sociĂ©tĂ© est en mĂȘme temps la puissance spirituelle qui prĂ©domine dans cette sociĂ©tĂ©. La classe qui dispose des moyens de la production matĂ©rielle dispose en mĂȘme temps et par lĂ  mĂȘme des moyens de production spirituelle, si bien que, en gĂ©nĂ©ral, les idĂ©es de ceux Ă  qui ces moyens font dĂ©faut, sont soumises Ă  celles de la classe dominante. Les idĂ©es dominantes ne sont rien d’autre que l’expression idĂ©ologique des conditions matĂ©rielles dominantes, les conditions matĂ©rielles dominantes ayant pris la forme d’idĂ©es; l’expression des conditions qui font justement de cette classe la classe dominante, donc les idĂ©es de sa domination.

L’IdĂ©ologie allemande

Cela signifie qu’en situation de paix sociale, et spĂ©cialement dans les centres impĂ©rialistes oĂč la domination bourgeoise est plus Ă©tendue et avancĂ©e, cela signifie que le prolĂ©tariat est assujetti au poids complet de l’idĂ©ologie et des organisations bourgeoises. En retour, cela impose une sĂ©paration marquĂ©e entre le prolĂ©tariat dans son ensemble, et son expression politique de lutte historique: le parti communiste. Ce sont les pĂ©riodes de crises Ă©conomiques et sociales qui peuvent aboutir Ă  une rupture dans l’emprise idĂ©ologique et politique de la bourgeoisie. Jusqu’alors, le programme rĂ©volutionnaire et les organisations politiques reprĂ©sentĂ©es par celui-ci existeront seulement sous conditions de sĂ©paration forcĂ©e d’avec la classe. C’est une sĂ©paration qui ne peut ĂȘtre vaincue simplement par un acte de volontĂ© ou par de simples moyens organisationnels.

NĂ©anmoins, le cycle d’accumulation qui commença aprĂšs la DeuxiĂšme Guerre mondiale tire Ă  sa fin. Le boom d’aprĂšs-guerre a depuis longtemps donnĂ© place Ă  une crise Ă©conomique globale. Encore une fois, la question de la guerre impĂ©rialiste, ou de la rĂ©volution prolĂ©tarienne est de nouveau Ă  l’ordre du jour de l’histoire et impose aux rĂ©volutionnaires de par le monde la nĂ©cessitĂ© de re-serrer les rangs. En cette Ă©poque de monopole global du capitalisme, aucun pays ne peut Ă©chapper aux forces qui conduisent le capitalisme Ă  la guerre. La progression inĂ©luctable du capitalisme vers la guerre est exprimĂ©e aujourd’hui par l’attaque universelle sur les conditions de vie et de travail du prolĂ©tariat. Les conditions matĂ©rielles pour une lutte internationale du prolĂ©tariat contre ses exploiteurs existent donc. La nĂ©cessitĂ© et la possibilitĂ© d’une rĂ©volution communiste existent aussi.

Ce qui manque encore c’est un parti rĂ©volutionnaire qui soit capable de soutenir et de prĂ©parer un tel affrontement.

Principes directeurs de l’organisation

  1. L’époque historique oĂč les luttes de libĂ©ration nationale pouvaient reprĂ©senter un Ă©lĂ©ment de progrĂšs dans le monde capitaliste s’est terminĂ©e avec la PremiĂšre Guerre impĂ©rialiste en 1914. Le caractĂšre global du capitalisme Ă  l’époque impĂ©rialiste signifiat que l’apparente diversitĂ© des formations sociales dans le monde n’était pas le reflet d’une variĂ©tĂ© de divers modes de production. Ainsi, il n’y a pas lieu que le prolĂ©tariat adopte des stratĂ©gies d’action rĂ©volutionnaire distinctes dans les diffĂ©rentes parties du globe. Le travail de Marx avait dĂ©jĂ  Ă©tabli la distinction entre le mode de production et les formations sociales qui lui correspondent plus ou moins. L’expĂ©rience historique de la sociĂ©tĂ© de classe confirme que diffĂ©rentes formations sociales, produits de diffĂ©rentes histoires, peuvent exister sous le mode de production capitaliste mais qu’elles sont nĂ©anmoins toutes dominĂ©es par l’impĂ©rialisme, qui profite des diffĂ©rences nationales, ethniques, et culturelles pour maintenir sa propre existence. Tout comme les couches sociales et les traditions varient dans diverses rĂ©gions et pays, les formes de domination politique de la bourgeoisie varient aussi. Cependant, dans tous les cas, le vrai pouvoir qu’elles reprĂ©sentent est toujours le mĂȘme: le capitalisme. L’idĂ©e que la question nationale reste ouverte dans certaines rĂ©gions du monde, et qu’en consĂ©quence le prolĂ©tariat peut relĂ©guer sa propre stratĂ©gie et ses tactiques Ă  l’arriĂšre-plan au profit d’une alliance avec la bourgeoisie nationale (ou pire avec l’un des fronts impĂ©rialistes), doit ĂȘtre absolument rejetĂ©e. C’est seulement lorsque le prolĂ©tariat s’unira pour dĂ©fendre ses propres intĂ©rĂȘts de classe que la base de toute oppression nationale sera Ă©branlĂ©e. Les organisations rĂ©volutionnaires rejettent toutes les tentatives qui nuisent Ă  la solidaritĂ© de classe provenant des idĂ©ologies de sĂ©paration raciale ou culturelle.
  2. La nature universelle de la domination capitaliste exige une stratĂ©gie rĂ©volutionnaire universelle. La rĂ©volution prolĂ©tarienne et l’établissement de la dictature du prolĂ©tariat devront ĂȘtre les objectifs premiers du parti communiste dans chaque pays. Des diffĂ©rences dans des situations spĂ©cifiques, ou plus prĂ©cisĂ©ment la diversitĂ© des formes sociales et politiques de la domination bourgeoise Ă  travers le monde, nĂ©cessitent diverses approches tactiques. NĂ©anmoins, les tactiques de l’organisation internationale du prolĂ©tariat seront toujours dĂ©finies sur la base de son programme rĂ©volutionnaire universel. Il y a longtemps que l’époque des luttes dĂ©mocratiques a pris fin, et elles ne peuvent se rĂ©pĂ©ter dans la prĂ©sente Ă©poque impĂ©rialiste. MĂȘme si des revendications pour certaines libertĂ©s Ă©lĂ©mentaires peuvent ĂȘtre incluses dans l’agitation rĂ©volutionnaire, les tactiques du parti communiste visent le renversement de l’État et l’établissement de la dictature du prolĂ©tariat.
    Les communistes n’entretiennent pas l’illusion sur le fait que la libertĂ© des travailleurs et des travailleuses peut ĂȘtre gagnĂ©e par l’élection d’une majoritĂ© au Parlement. En premier lieu, c’est une illusion de “crĂ©tinisme parlementaire” (Marx) que de croire que la classe dominante nous observerait pacifiquement alors que nous lĂ©gifĂ©rerions le socialisme. La dĂ©mocratie parlementaire n’est que le camouflage qui masque la dictature de la bourgeoisie. Les vrais organes de pouvoir dans une sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique bourgeoise se retrouvent Ă  l’extĂ©rieur du Parlement dans la bureaucratie d’État, les forces de sĂ©curitĂ© et les dĂ©tenteurs des moyens de production. Le Parlement est utile Ă  la bourgeoisie parce qu’il donne l’illusion aux travailleurs et aux travailleuses de dĂ©cider qui les gouvernera. C’est pourquoi les rĂ©volutionnaires s’opposent aux Ă©lections parlementaires et incitent les travailleurs et les travailleuses Ă  se battre sur leur propre terrain de classe. C’est au parti rĂ©volutionnaire de dĂ©montrer que ce n’est que par la destruction du capitalisme, et de ses organes d’État, qu’il est possible Ă  la classe ouvriĂšre d’assurer l’entiĂšre libertĂ© d’expression et d’organisation.
  3. Les syndicats sont apparus en tant que nĂ©gociateurs des termes de la vente de la force de travail des prolĂ©taires. Ils sont les organes de mĂ©diation entre le capital et le travail. Ils ne sont pas, et n’ont jamais Ă©tĂ©, des instruments utiles pour le renversement de l’État bourgeois. À l’époque impĂ©rialiste, les syndicats, sans Ă©gard Ă  leur composition sociale, sont des organisations qui travaillent Ă  la prĂ©servation du capitalisme, tout particuliĂšrement dans les moments cruciaux oĂč celui-ci est menacĂ©. Il dĂ©coule de cela qu’il est impossible pour les rĂ©volutionnaires de conquĂ©rir les syndicats ou les transformer en organes de la rĂ©volution. Partout, la rĂ©volution prolĂ©tarienne devra combattre les syndicats car ils seront des bastions de la contre-rĂ©volution.
    L’expĂ©rience de la derniĂšre vague rĂ©volutionnaire, et de la contre-rĂ©volution qui l’a suivie, a rendu absolument clair aux marxistes rĂ©volutionnaires que le syndicat n’est pas, ni ne peut devenir, l’organe de lutte de masse dans lequel la minoritĂ© politique de la classe (le parti) travaille Ă  transmettre son programme et ses slogans Ă  la classe dans son ensemble. De tels organes de masse, que la thĂ©orie marxiste a traditionnellement vu comme Ă©tant Ă  la fois des organes de lutte et de pouvoir, apparaissent dans des situations de dĂ©veloppement de la lutte des classes. Historiquement, ils sont apparus sous la forme de communes ou de soviets (conseils). De la mĂȘme façon dont les communistes ne peuvent atteindre une position de direction politique que lors de situations exceptionnelles, les organes de masse que crĂ©e la classe ouvriĂšre, et qui rendent la direction communiste possible, n’apparaissent qu’au cours de pĂ©riodes de montĂ©e des luttes. Cependant, hors de ces situations, le parti doit faire avancer son travail de direction politique et de dĂ©veloppement de l’avant-garde de la classe. Le devoir permanent des communistes est de participer aux luttes ouvriĂšres, de les stimuler et d’indiquer le chemin Ă  suivre. La possibilitĂ© d’un dĂ©veloppement favorable des luttes hors du niveau immĂ©diat duquel elles ont surgi, jusqu’à l’arĂšne plus large de la lutte politique contre le capital, dĂ©pend de la prĂ©sence active des communistes sur les lieux de travail. C’est l’objectif de l’organisation communiste d’organiser les travailleurs conscients dans les lieux de travail, non pas en vue d’une activitĂ© syndicale, mais en tant que lien direct entre le parti et la grande masse de la classe ouvriĂšre.
  4. Le processus rĂ©volutionnaire qui commença en Russie par la victoire d’Octobre fut interrompu quand l’État russe se replia sur lui-mĂȘme en dĂ©fense de ses fondements Ă©conomiques capitalistes. Ce fut le rĂ©sultat de l’isolement de la Russie soviĂ©tique, et de la dĂ©faite des vagues de luttes prolĂ©tariennes dans les principaux pays europĂ©ens. Cette expĂ©rience a dĂ©montrĂ© de façon dĂ©finitive aux marxistes que le socialisme dans un seul pays est une impossibilitĂ©. Aucun État socialiste ou rĂ©volutionnaire ne peut exister Ă  l’extĂ©rieur d’un processus rĂ©volutionnaire international rĂ©el. Cela ne veut pas dire que lorsqu’une insurrection prolĂ©tarienne a triomphĂ© dans un pays en particulier, elle ne puisse pas exprimer un vĂ©ritable pouvoir prolĂ©tarien. Cela veut dire cependant, qu’à moins que des mouvements rĂ©volutionnaires ne triomphent ailleurs, et ouvrent la possibilitĂ© concrĂšte d’entreprendre la construction de nouvelles relations sociales, il sera impossible pour ce pouvoir naissant de se maintenir.
  5. Dans la seconde moitiĂ© des annĂ©es 20, l’Internationale Communiste Ă©tait dĂ©sormais complĂštement dominĂ©e par le Parti russe, et de ce fait n’était plus un outil utile pour la poursuite des besoins stratĂ©giques et tactiques de la classe ouvriĂšre internationale. Ce qui restait du potentiel de rĂ©volution en Europe et en Chine Ă©tait minĂ© par les politiques du Komintern, maintenant entiĂšrement soumis aux besoins de survie de l’État russe. En URSS mĂȘme, l’interruption du processus rĂ©volutionnaire mena Ă  la consolidation d’une dictature anti-ouvriĂšre sous Staline basĂ©e sur des rapports sociaux capitalistes. Le dĂ©veloppement d’un tel rĂ©gime dans un pays aussi vaste que l’URSS signifia sa réémergence en tant que puissance impĂ©rialiste. C’est avec cette caractĂ©ristique que l’État stalinien et les divers partis nationaux communistes participĂšrent d’abord Ă  la guerre en Espagne, puis Ă  la Seconde Guerre mondiale. AprĂšs la Seconde Guerre mondiale, l’impĂ©rialisme russe s’empara des pays d’Europe de l’Est qui adoptĂšrent alors le modĂšle stalinien du capitalisme d’État. La faillite de la perestroĂŻka, et l’écroulement de ce bloc, ne furent pas le signal que l’ “État ouvrier” avait finalement complĂ©tĂ© sa dĂ©gĂ©nĂ©rescence, mais la preuve de la profondeur de la crise capitaliste dans la plus faible des “superpuissances”.
  6. En Chine, Ă  travers un parcours diffĂ©rent, on aboutit au mĂȘme rĂ©sultat, c’est-Ă -dire Ă  un capitalisme d’État qui est encore aujourd’hui en train de chercher son rĂŽle au sein du systĂšme impĂ©rialiste international. La diffĂ©rence essentielle dans l’histoire chinoise est qu’elle n’a jamais connu de rĂ©volution prolĂ©tarienne similaire Ă  l’Octobre russe de 1917. L’histoire du prĂ©sent rĂ©gime chinois dĂ©bute par la dĂ©faite tragique du mouvement prolĂ©tarien de Canton et de Shanghai en 1927. Elle fut suivie d’une guerre nationale conduite par un bloc de classes dans laquelle la paysannerie servit de troupes de choc. Elle se termina par l’établissement d’un rĂ©gime sous les auspices staliniens, et fondĂ© sur le mĂȘme genre de rapports capitalistes d’État hautement centralisĂ©s. Ce rĂ©gime, qui rompit avec la sphĂšre d’influence russe dans les annĂ©es 60, sous la banniĂšre du nĂ©o-stalinisme, se retrouva orientĂ© vers les États-Unis dans les annĂ©es 70. Mais ces revirements, apparemment contradictoires, Ă©taient le rĂ©sultat de tentatives pour maintenir le contrĂŽle de l’économie et pour encourager l’accumulation du capital. La Chine n’a jamais Ă©tĂ© une puissance prolĂ©tarienne, et l’idĂ©ologie du maoĂŻsme n’était rien de plus qu’un moyen pour embrigader les masses afin qu’elles sacrifient leurs intĂ©rĂȘts au bĂ©nĂ©fice du capital national.
  7. Les points prĂ©cĂ©dents dĂ©montrent qu’il est grand temps de travailler activement Ă  la construction du parti rĂ©volutionnaire international: le Parti International du ProlĂ©tariat. La tĂąche de combattre l’assujettissement politique du prolĂ©tariat aux forces de la rĂ©action et de la guerre doit ĂȘtre dĂ©veloppĂ©e aussi effectivement que les maigres forces des rĂ©volutionnaires le permettent, ce qui exige leur organisation et leur centralisation Ă  l’échelle internationale. Le processus par lequel il y a passage des luttes fragmentaires actuelles des forces rĂ©volutionnaires Ă©parpillĂ©es Ă  travers le monde, aux affrontements politiques et militaires de demain du parti rĂ©volutionnaire international, exige le maximum d’efforts de la part des communistes pour assurer l’homogĂ©nĂ©isation et l’organisation de nouveaux cadres. La formation du Parti International du ProlĂ©tariat passera par la dissolution des diverses organisations “nationales” qui ont ƓuvrĂ© ensemble et qui sont en accord avec la plateforme et le programme de la rĂ©volution. Le Bureau International Pour le Parti a comme objectif d’ĂȘtre le centre de coordination et d’unification de ces organisations. Ses statuts fourniront la base pour l’homogĂ©nĂ©isation organisationnelle qui, Ă©ventuellement, rĂ©sultera de la dissolution des organisations affiliĂ©es et leur centralisation dans une structure vĂ©ritablement rĂ©volutionnaire. Alors, le Bureau aura accompli la tĂąche qu’il s’était fixĂ©e.
Le Bureau International pour le Parti Révolutionnaire, 1997
Version française, revue et corrigée en janvier 2006

[1] Battaglia Comunista: journal du P.C.Int.